PSYCHOTHÉRAPIE, Psychanalyse et Médiations artistiques
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 En faire toute une histoire

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leclere
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MessageSujet: En faire toute une histoire   En faire toute une histoire EmptyDim 27 Jan 2019 - 16:37

Bonjour;
Je me propose de vous faire partager des écrits relatifs à ma pratique professionnelle. Quel nom lui donner, je vous en laisse juge. J'y vois et entend de l'art thérapie mais n'en ai pas son titre nécessaire ( je suis en cours de VAE avec PROFAC). Afin de ne pas vous saouler trop rapidement, même si une légère ivresse peut mener à la rêverie nécessaire et à la langue qui se fourche, je vais vous distiller mon vain ( un coucou à Cyrulnik) par petites doses.
Au plaisir de ramasser vos comme en terre, grappes de raisins pour que je puisse les fouler.



L'atelier

Avant de partir, décrocher les amarres.

"Être objectif, c'est traiter l'autre comme on traite un objet, un macchabée, c'est se comporter à son égard en croque- mort"
(Emil Cioran)

Le début du voyage ce fait, si possible,par le modelage de l'argile. Le choix de cette matière est inhérent à mon propre parcours. Expérimentant moi-même cette pratique  je pense pouvoir ainsi accompagner pour un voyage dont j'ai l'avantage de  connaître déjà quelques territoires avant de l'élargir.
Des horizons

La démarche de l'atelier est axée autour de la notion de vagabondage. Vagabonder c'est accepter de partir sans but précis, sans modèle, sans cible à atteindre, voir de se perdre. Elle présente donc déjà la difficulté de travailler à sortir du refuge de notre maison commune avec tout ce qu'elle a de rassurant dans les repères que l'on y  construit. Ces repères se présentent dans ce qui existent déjà, dont les autres, avec le jugement esthétique et la morale qui les accompagnent.  La métaphore de départ est celle de la personne qui marche sur une plage au gré de ses envies de l’instant et qui laisse des empreintes sur le sable.
Dans le cadre de l’atelier le participant est ainsi encouragé à se laisser aller à dire mais surtout à faire des traces dans l'argile avec ses mains,  à les accueillir puis à  les respecter en les observant, soient elles traces de piétinement. Issues de ce «faire», qui est régulièrement accompagné de “ n'importe quoi “, souvent  porteur de sentiments négatifs car régressifs,  les  ex-pressions verbales  ou gestuelles peuvent faire surprise. Cette surprise, pour apparaître et oser encore le faire, demande de part et d'autre  une place pour l'enchantement en plus de celle de l'entendement. C'est la place de la naïveté, d'où émanent pour beaucoup des relents péjoratifs.Son nom fait pourtant référence au natif, à ce«qui n'a pas subi d'altération» qui est «de nature, de naissance; véritable, réel».
Elle apparaît sous une forme complexe ou simple, une saillie ou un creux,un mot,une association qui  agit comme  une saisissante impulsion. A la fois source d’énergie et encouragement  à imaginer et à symboliser elle amène ce qui était « un faire n'importe quoi» donc faisable par n’importe qui à se transformer en un«Ce n'est  pas n'importe quoi» donc ce n'est pas de n'importe qui.Dans ce même temps narcissique, elle ouvre ou agrandi l'espace d'enchantement de l'accompagné qui est consacrée par l'art thérapeute.
Ce mouvement qui fait passer de la chose intérieur à la chose extérieure, de l'imaginaire  au symbolique, va permettre de frayer un espace au sein duquel l'accompagné et l'art thérapeute vont pouvoir tisser un lien sensible. Touché par les affects qui se manifestent dans toute relation, ce lien va vibrer en mettant à jour et en jeux de multiples résonances. C'est cet ensemble qui fait espace et temps thérapeutique.  

Le début du voyage  consiste pour Dominique à faire une boule d’argile avec laquelle elle  se sente bien.Elle donc est invité à faire sa boule et non une boule.Le reste de l'histoire évolue au grès des rencontres, de consignes et de médiations qui visent à ouvrir de nouveaux horizons en faisant avec tous les possibles que peut engager la rêverie.

De nombreux mois après...
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leclere
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MessageSujet: Re: En faire toute une histoire   En faire toute une histoire EmptyLun 28 Jan 2019 - 10:01

Des crochets et des parenthèses.

Sur sa feuille et au stylo Dominique aligne méticuleusement des petits traits qui forment une succession de lignes parallèles de petits traits. Les deux éléments sont séparés par des espaces réguliers. La constance du résultat est à la hauteur de la façon qu’elle a eu de tracer chacun d’entre eux et chacune d’entre elles. Dominique veut parler, je la laisse juste me dire que  «Ça la remue» et l’invite à continuer en silence. Elle y met de son histoire, autant de petits traits chrysalides pour des mots prêts à s’envoler.
Couvrir la feuille de petits traits pour y représenter ce qu'elle souhaite, telle était la consigne. A son énoncé Dominique a fait référence au pointillisme
qui est une technique de peinture. Elle a des références artistiques, visite des musés avec sa mère et son beau-père qui s'intéressent à la culture et à l'art.
De toutes les possibilités créatives que lui offre la consigne elle a choisi la régularité et l’agencement nécessaire  à la signification du signe. Les possibles créatifs auxquels elle a elle-même fait référence semblent bien loin.
La feuille est pleine, elle sort de ses lignes de traits mais l’histoire qu'elle raconte la poursuit. Les mots se bousculent derrière ses lèvres, elle veut parler. Mais fatigué de réentendre  son histoire pleine de violences et  hachée par l'instabilité des lieux et des êtres fréquentés  je suis dans l'impossibilité de lui donner la parole.
Je sais pourtant que ce serait pour elle un soulagement de pouvoir parler et qu’elle me réitérerait ses remerciements  de la laisser aller dans ce sens.

Ses « Merci beaucoup de m’avoir écouté, ça m’a fait du bien de vous parler» cela me fait peur mais n’est pas aussi sans flatter mon égo, ce qu’il m’appartient aussi de considérer  étant donné la place qu’elle m’octroie. En effet cette place est d’ailleurs bien moins commode depuis qu'elle m'a dit avoir arrêté ses séances avec la psychologue du CMP au motif qu'elle ne la laisserait pas parler, lui dirait ce qu'elle devrait faire pour aller mieux ou que
tel sujet serait abordé à la prochaine séance. Cette psychologue lui aurait aussi donné comme conseil de choisir entre mes atelier et ses entretiens.
Elle dit aussi qu'elle aimerait avoir la possibilité de revoir un psychiatre régulièrement une fois par semaine. Cela a été le cas il y a longtemps, au début
de sa maladie, avant ses multiples déménagements .Il l'a accompagnée pendant de nombreuses années.Quand je lui demande ce qu'elle attend de tels rendez-vous avec ce professionnel dont elle connaît les prérogatives elle dit avoir été amoureuse de l'ancien.
Peut-être que mon désir de lui couper la parole vient de mon désir de troquer un trop entendu contre un «c’est bien fait »  qui offre deux sens possibles,
la culpabilisation et la valorisation. Je me sens aussi et alors  déstabilisé d’un «vouloir à sa place», qui n’est pas un «vouloir»qui a sa place au sein de l’atelier. Je veux préserver celle que je pense être plus dans ouvrir la porte au laisser agir qu'au laisser dire.
Les motifs ont des contours ombrageux. Tenter de les éclairer de mes propres mots dans le cadre d'une «supervision» me soutient. «Vous êtes la seule personne à qui Dominique semble parler aussi librement, et surtout avec qui pouvoir le faire, ne la privez pas de cet espace» me dit la psychologue d'orientation Lacaniene. Ce pose alors pour moi la question de la limite et  de l'orientation de cette relation dans laquelle j'ai ma part de responsabilité et de désir. Je ne suis ni psychologue, ni psychiatre, ni psychanalyste, ni même  art thérapeute, juste une personne qui travaille depuis de nombreuses années une expérience singulière de la création et de la parole libre.
C'est ainsi que se  pose en partie le problème de ma légitimité dans cette relation. Elle l'est  d'autant plus  que le fonctionnent de l'atelier ne rentre pas vraiment dans les prérogatives de l'espace que j'occupe. Cette clandestinité ne présente pas que des inconvénients  car elle me conduit obligatoirement à faire preuve d'une plus grande vigilance. Mais Dominique, seule inscrite, porte en totalité  la réalisation de mon désir de  donner vie cet espace de liberté qui me tient tant à cœur. Cette  responsabilité de la réalisation de ce désir je ne peux que la lui faire porter.Cela ne peut pas être sans impact. Les expressions « se payer la tête de quelqu'un» et «se payer sur le dos de la bête» ne sont pas loin.J'aurai toujours une dette envers Dominique qui me remercie très souvent en fin de séance.Elle fait signe  à la  question de savoir tout ce qu'engage de part et d'autre l'acte de paiement dans une relation thérapeutique. En effet merci vient du latin «mercedem» de «merces» qui signifiait «salaire» «prix» récompense pour un travail. Payer vient lui de «pacare». Il signifie «apaiser»est et d’abord vu comme le fait de s' éloigner de celui à qui l'on doit».
Je sais cependant qu’elle sait que je suis là, que nous nous retrouverons la semaine prochaine et la semaine d’après. Les certitudes, ça aide un peu
mais il ne faut pas en abuser. Je ne sais si les mots usent de , usent quelque chose de leurs origines dans le passage du dit à l'entendu, comme les galets sous les vagues qui se transforment en sable, mais il est une chose au sein de l’atelier qui se renforce et se forge à leurs présences et absences. En plus de deux ans nous avons déjà tant vagabondé ensemble, tant de mots prononcés, tant de nons dits modelés dans l'argile tout cela a son poids de confiance. Notre plage est grande ou le tas de sable conséquent, j'y appui mes incertitudes et mes craintes pour m'autoriser à y laisser moi aussi mes empreintes.
Dominique me montre son travail. Je le considère dans son ensemble.
Mon «Qu’est-ce que c'est?» est alors posé comme une question qui centre sur ce qu’est la chose. En fait je pose un dérivateur. Il comporte quelque
chose de violent, de frustrant. Ma démarche «naturelle» m’aurait amené à répondre à sa demande en lui demandant ce qu’elle pouvait m’en dire, la question est posée comme pour me boucher les oreilles. Elles sont  fatiguées.
Dominique «ça me fait penser à une carte perforée que l’on met dans les orgues de barbarie ….aussi à une carte postale ...mon histoire…ça m’a refait penser à la fois où…».
Bien que le format de la feuille sur laquelle elle a dessiné puisse être en lui-même évocateur, le lien qui unit ses deux interprétations le dépasse largement. Je le trouve digne d’intérêt, et lui en fais part simplement, comme ça, en passant. En fait l'association qu'elle vient de faire m'émeut.

Quelque chose est à y entendre et à travailler dans ce qu'un trait à la place d'un mot  qui devient trou fait  musique.

A SUIVRE
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Delphine
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MessageSujet: Re: En faire toute une histoire   En faire toute une histoire EmptyLun 28 Jan 2019 - 18:06

Votre sujet est hyper intéressant, passionnant même, et les mots me manquent, mais pour ce qui est de votre question sur le titre c'est en effet selon ce que j'ai compris un atelier d'art thérapie, par la sculpture donc? que dire de plus?
C'est un beau métier dont je vous félicite, un milieu culturel que l'on adopte je crois, comme un mode de vie intellectuel.

_________________
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cyrulnik
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MessageSujet: étude de cas pratique   En faire toute une histoire EmptyLun 28 Jan 2019 - 18:25

Vous avez bien écrit et décrit la parole prise en main par tout patient ou tout être humain en fait, avec professionnalisme et rigueur souple je dirais lol! lol! lol!

Je vais relire tout ça car il y a de la consistance et peut être des commentaires à faire bien que cela me semble déjà complet et parlant.

Laissez bien vos derniers messages en ligne que je puisse relire à tête reposée. Merci beaucoup


leclere a écrit:
Des crochets et des parenthèses.

Sur sa feuille et au stylo Dominique aligne méticuleusement des petits traits qui forment une succession de lignes parallèles de petits traits. Les deux éléments sont séparés par des espaces réguliers. La constance du résultat est à la hauteur de la façon qu’elle a eu de tracer chacun d’entre eux et chacune d’entre elles. Dominique veut parler, je la laisse juste me dire que  «Ça la remue» et l’invite à continuer en silence. Elle y met de son histoire, autant de petits traits chrysalides pour des mots prêts à s’envoler.
Couvrir la feuille de petits traits pour y représenter ce qu'elle souhaite, telle était la consigne. A son énoncé Dominique a fait référence au pointillisme
qui est une technique de peinture. Elle a des références artistiques, visite des musés avec sa mère et son beau-père qui s'intéressent à la culture et à l'art.
De toutes les possibilités créatives que lui offre la consigne elle a choisi la régularité et l’agencement nécessaire  à la signification du signe. Les possibles créatifs auxquels elle a elle-même fait référence semblent bien loin.
La feuille est pleine, elle sort de ses lignes de traits mais l’histoire qu'elle raconte la poursuit. Les mots se bousculent derrière ses lèvres, elle veut parler. Mais fatigué de réentendre  son histoire pleine de violences et  hachée par l'instabilité des lieux et des êtres fréquentés  je suis dans l'impossibilité de lui donner la parole.
Je sais pourtant que ce serait pour elle un soulagement de pouvoir parler et qu’elle me réitérerait ses remerciements  de la laisser aller dans ce sens.

Ses « Merci beaucoup de m’avoir écouté, ça m’a fait du bien de vous parler» cela me fait peur mais n’est pas aussi sans flatter mon égo, ce qu’il m’appartient aussi de considérer  étant donné la place qu’elle m’octroie. En effet cette place est d’ailleurs bien moins commode depuis qu'elle m'a dit avoir arrêté ses séances avec la psychologue du CMP au motif qu'elle ne la laisserait pas parler, lui dirait ce qu'elle devrait faire pour aller mieux ou que
tel sujet serait abordé à la prochaine séance. Cette psychologue lui aurait aussi donné comme conseil de choisir entre mes atelier et ses entretiens.
Elle dit aussi qu'elle aimerait avoir la possibilité de revoir un psychiatre régulièrement une fois par semaine. Cela a été le cas il y a longtemps, au début
de sa maladie, avant ses multiples déménagements .Il l'a accompagnée pendant de nombreuses années.Quand je lui demande ce qu'elle attend de tels rendez-vous avec ce professionnel dont elle connaît les prérogatives elle dit avoir été amoureuse de l'ancien.
Peut-être que mon désir de lui couper la parole vient de mon désir de troquer un trop entendu contre un «c’est bien fait »  qui offre deux sens possibles,
la culpabilisation et la valorisation. Je me sens aussi et alors  déstabilisé d’un «vouloir à sa place», qui n’est pas un «vouloir»qui a sa place au sein de l’atelier. Je veux préserver celle que je pense être plus dans ouvrir la porte au laisser agir qu'au laisser dire.
Les motifs ont des contours ombrageux. Tenter de les éclairer de mes propres mots dans le cadre d'une «supervision» me soutient. «Vous êtes la seule personne à qui Dominique semble parler aussi librement, et surtout avec qui pouvoir le faire, ne la privez pas de cet espace» me dit la psychologue d'orientation Lacaniene. Ce pose alors pour moi la question de la limite et  de l'orientation de cette relation dans laquelle j'ai ma part de responsabilité et de désir. Je ne suis ni psychologue, ni psychiatre, ni psychanalyste, ni même  art thérapeute, juste une personne qui travaille depuis de nombreuses années une expérience singulière de la création et de la parole libre.
C'est ainsi que se  pose en partie le problème de ma légitimité dans cette relation. Elle l'est  d'autant plus  que le fonctionnent de l'atelier ne rentre pas vraiment dans les prérogatives de l'espace que j'occupe. Cette clandestinité ne présente pas que des inconvénients  car elle me conduit obligatoirement à faire preuve d'une plus grande vigilance. Mais Dominique, seule inscrite, porte en totalité  la réalisation de mon désir de  donner vie cet espace de liberté qui me tient tant à cœur. Cette  responsabilité de la réalisation de ce désir je ne peux que la lui faire porter.Cela ne peut pas être sans impact. Les expressions « se payer la tête de quelqu'un» et «se payer sur le dos de la bête» ne sont pas loin.J'aurai toujours une dette envers Dominique qui me remercie très souvent en fin de séance.Elle fait signe  à la  question de savoir tout ce qu'engage de part et d'autre l'acte de paiement dans une relation thérapeutique. En effet merci vient du latin «mercedem» de «merces» qui signifiait «salaire» «prix» récompense pour un travail. Payer vient lui de «pacare». Il signifie «apaiser»est et d’abord vu comme le fait de s' éloigner de celui à qui l'on doit».
Je sais cependant qu’elle sait que je suis là, que nous nous retrouverons la semaine prochaine et la semaine d’après. Les certitudes, ça aide un peu
mais il ne faut pas en abuser. Je ne sais si les mots usent de , usent quelque chose de leurs origines dans le passage du dit à l'entendu, comme les galets sous les vagues qui se transforment en sable, mais il est une chose au sein de l’atelier qui se renforce et se forge à leurs présences et absences. En plus de deux ans nous avons déjà tant vagabondé ensemble, tant de mots prononcés, tant de nons dits modelés dans l'argile tout cela a son poids de confiance. Notre plage est grande ou le tas de sable conséquent, j'y appui mes incertitudes et mes craintes pour m'autoriser à y laisser moi aussi mes empreintes.
Dominique me montre son travail. Je le considère dans son ensemble.
Mon «Qu’est-ce que c'est?» est alors posé comme une question qui centre sur ce qu’est la chose. En fait je pose un dérivateur. Il comporte quelque
chose de violent, de frustrant. Ma démarche «naturelle» m’aurait amené à répondre à sa demande en lui demandant ce qu’elle pouvait m’en dire, la question est posée comme pour me boucher les oreilles. Elles sont  fatiguées.
Dominique «ça me fait penser à une carte perforée que l’on met dans les orgues de barbarie ….aussi à une carte postale ...mon histoire…ça m’a refait penser à la fois où…».
Bien que le format de la feuille sur laquelle elle a dessiné puisse être en lui-même évocateur, le lien qui unit ses deux interprétations le dépasse largement. Je le trouve digne d’intérêt, et lui en fais part simplement, comme ça, en passant. En fait l'association qu'elle vient de faire m'émeut.

Quelque chose est à y entendre et à travailler dans ce qu'un trait à la place d'un mot  qui devient trou fait  musique.

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MessageSujet: expression ( corporelle et spirituelle )   En faire toute une histoire EmptyLun 28 Jan 2019 - 18:38

Coucou Leclere Joker

jocolor

C'est tellement bien ce que vous avez partagé que je me permets de vous citer santa
lol!

Que dire l'art est une expression corporelle et spirituelle, à vrai dire une pratique viscérale selon moi, quelque soit son mode écriture, peinture, musique, arts plastique et sculpture y comprise, ce qui signifie en soi que cette même expression exprime, soit un trauma, soit autre chose.
Comme vous, vous vous exprimez sur un sujet sensible ou du moins nécessitant l'acuité intelligible des lecteurs avertis lol!
Expression et Verbalisation, c'est plus que proches, mais semblables?
Ce pourquoi c'est efficace dans un certain cadre et sous certaines conditions n'est-ce pas?

Courage pour votre VAE que 2019 soit un cursus neuf pour vous, vous allez y arriver, je n'en doute aucunement très cher.

J'adore toujours autant vous lire.


leclere a écrit:
Bonjour;
Je me propose de vous faire partager des écrits relatifs à ma pratique professionnelle. Quel nom lui donner, je vous en laisse juge. J'y vois et entend de l'art thérapie mais n'en ai pas son titre nécessaire ( je suis en cours de VAE avec PROFAC). Afin de ne pas vous saouler trop rapidement, même si une légère ivresse peut mener à la rêverie nécessaire et à la langue qui se fourche, je vais vous distiller mon vain ( un coucou à Cyrulnik) par petites doses.
Au plaisir de ramasser vos comme en terre, grappes de raisins pour que je puisse les fouler.



L'atelier

Avant de partir, décrocher les amarres.

"Être objectif, c'est traiter l'autre comme on traite un objet, un macchabée, c'est se comporter à son égard en croque- mort"
(Emil Cioran)

Le début du voyage ce fait, si possible,par le modelage de l'argile. Le choix de cette matière est inhérent à mon propre parcours. Expérimentant moi-même cette pratique  je pense pouvoir ainsi accompagner pour un voyage dont j'ai l'avantage de  connaître déjà quelques territoires avant de l'élargir.
Des horizons

La démarche de l'atelier est axée autour de la notion de vagabondage. Vagabonder c'est accepter de partir sans but précis, sans modèle, sans cible à atteindre, voir de se perdre. Elle présente donc déjà la difficulté de travailler à sortir du refuge de notre maison commune avec tout ce qu'elle a de rassurant dans les repères que l'on y  construit. Ces repères se présentent dans ce qui existent déjà, dont les autres, avec le jugement esthétique et la morale qui les accompagnent.  La métaphore de départ est celle de la personne qui marche sur une plage au gré de ses envies de l’instant et qui laisse des empreintes sur le sable.
Dans le cadre de l’atelier le participant est ainsi encouragé à se laisser aller à dire mais surtout à faire des traces dans l'argile avec ses mains,  à les accueillir puis à  les respecter en les observant, soient elles traces de piétinement. Issues de ce «faire», qui est régulièrement accompagné de “ n'importe quoi “, souvent  porteur de sentiments négatifs car régressifs,  les  ex-pressions verbales  ou gestuelles peuvent faire surprise. Cette surprise, pour apparaître et oser encore le faire, demande de part et d'autre  une place pour l'enchantement en plus de celle de l'entendement. C'est la place de la naïveté, d'où émanent pour beaucoup des relents péjoratifs.Son nom fait pourtant référence au natif, à ce«qui n'a pas subi d'altération» qui est «de nature, de naissance; véritable, réel».
Elle apparaît sous une forme complexe ou simple, une saillie ou un creux,un mot,une association qui  agit comme  une saisissante impulsion. A la fois source d’énergie et encouragement  à imaginer et à symboliser elle amène ce qui était « un faire n'importe quoi» donc faisable par n’importe qui à se transformer en un«Ce n'est  pas n'importe quoi» donc ce n'est pas de n'importe qui.Dans ce même temps narcissique, elle ouvre ou agrandi l'espace d'enchantement de l'accompagné qui est consacrée par l'art thérapeute.
Ce mouvement qui fait passer de la chose intérieur à la chose extérieure, de l'imaginaire  au symbolique, va permettre de frayer un espace au sein duquel l'accompagné et l'art thérapeute vont pouvoir tisser un lien sensible. Touché par les affects qui se manifestent dans toute relation, ce lien va vibrer en mettant à jour et en jeux de multiples résonances. C'est cet ensemble qui fait espace et temps thérapeutique.  

Le début du voyage  consiste pour Dominique à faire une boule d’argile avec laquelle elle  se sente bien.Elle donc est invité à faire sa boule et non une boule.Le reste de l'histoire évolue au grès des rencontres, de consignes et de médiations qui visent à ouvrir de nouveaux horizons en faisant avec tous les possibles que peut engager la rêverie.

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MessageSujet: Re: En faire toute une histoire   En faire toute une histoire EmptyLun 28 Jan 2019 - 21:32

Un mot ou une lettre peut  effectivement être un trou dans la feuille, il suffit pour cela de trop appuyer pour que la
force de son « dire» prenne le dessus et en casse même son outil. Une histoire, qui veut s'y symboliser peut se
transformer alors en une succession de trous espacés du reste, souvent blanc immaculé du support, quand
celui ci n'est pas au final  déchiré, lacéré, froissé voir jeté.  A contrario  l'art de calligraphie fait appel à un travail
préalable de concentration pour faire le vide avant de poser le trait. Tracer un trait ou tracer le trait c'est, dans
tous les cas essayer de faire taire, de couper le brouhaha incessant issu de notre impossibilité à dire que nous
renvoie, tel un miroir, la feuille ou toile souvent  blanche.  C'est bien cet impossible à dire qui nous offre tant de
désirs que l'artiste cherche, aussi, à assouvir au travers d'une infinité de moyens pour inventer, créer,continuer.
Dominique a fait le choix d'une écriture.
Il est apparemment dans son apparition bien posé et confirmé dans la lecture équivoque et pleine de poésie qu'elle offre.
Toujours indisposé à l'écouter je l'empêche de nouveau de parler en lui proposant de ponctuer  ce qu'elle est seule à pouvoir y
entendre.
Cette proposition  vise à en structurer plusieurs aspects.
En premier lieu elle valide et consolide son imaginaire  qui en fait un "textemusical". Ensuite,Dominique souhaitant
l'utiliser comme support pour me raconter son histoire, cette ponctuation vise à  rendre l'expression orale de cet
imaginaire intelligible et harmonieuse. Cette structuration ce fait  indépendamment de l’impossibilité à l'atteindre
puisqu'il ni à rien à lire dans ce tout à dire. Les signes de ponctuation sont en effet des marques  de silence qui
 rythment la musicalité et l’intonation de la lecture orale et modifient sa compréhension. Une ponctuation dans ce
qui ressemble à de multiples traits d'union, pas de morse sans silence, pas de mort sans silence.  
Dominique écoute les lignes de petits traits,traits d'unions entre des vides, fait des poses réflexives, de multiples
émotions traversent son visage et ses soupirs se font entendre. Elle pose sa ponctuation sur un texte qui n’existe
que pour elle. Ce ne peut être là que Son histoire car elle l'imagine entièrement, à l'abri de l’inexistence des mots à
lire comme elle serait seule à entendre le bruit de la mer dans un coquillage. Elle en sort avec un sentiment de
satisfaction, veut en dire quelque chose. Je lui coupe de nouveau la parole en m’intéressant  de près à son travail.
Je vois de nombreux signes de ponctuations qui ne me sont pas habituels et lui pose la question.
“ Je ne connais pas cette ponctuation, c'est intéressant“
Dominique “ C'est des crochets »  Hésitation…« C’est un signe mathématique»…
hésitation.« Excusez-moi je me suis trompée …j’ai fait aussi des parenthèses“.
A suivre
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MessageSujet: Re: En faire toute une histoire   En faire toute une histoire EmptyMar 29 Jan 2019 - 13:50

Dominique est une personne d’une sensibilité assez exacerbée, d’une certaine douceur et mue par une grande bienveillance envers les autres.
Elle est aussi adepte de l’écriture, d’une certaine culture et use d'un vocabulaire recherché. Les mots “des crochets” qu'elle prononce me heurtent
dans l’incompréhension qu’ils m’imposent au regard de ce qu’elle donne à entendre depuis si longtemps et dans la violence qu’ils portent. C’est comme
un signe qui n’est à sa place ni dans son travail de l'instant, ni dans sa bouche, comme ces injures ou ses rires dont elle use parfois quand elle
se lache pour ensuite s'en vouloir. Dominique se confond souvent en excuses dans un mélange de «Je n'ai pas pu m'en empêcher»
« Excusez moi, je me suis trompé». Elle est surprise de son erreur. Un signe mathématique dans ce qui était considéré comme l’écrit de son
histoire nous a comme accroché quelque part. Cet intrus nous a trouvé et nous nous retrouvons autour de lui. Elle dira peu de temps après
pendant la séance qu'elle sait que le crochet est aussi utilisé en littérature mais ne sait plus pour quel usage.
(Le crochet indique en général une intervention extérieure au texte, alors que la parenthèse appartient à l'auteur. Ainsi, le lecteur peut distinguer ce qui est du fait de l'auteur, et ce
qui ne l'est pas. En typographie, des crochets indiquent qu'un mot a été remplacé ou ajouté dans une citation pour qu'elle reste compréhensible
hors de son contexte) cf wikipédia
Ce mot qu'elle prononce vient comme nommer dans les multiples sens qu'offrent sa phonation, son symbole, sa définition et l'usage qu'elle en a fait, ce qui ou là où ça cloche, là où ça n'accroche pas pour moi.
Ses mots “c'est des  crochets” viennent comme accrocher les uns aux autres ce que je n'arrive pas à entendre depuis le
début de notre histoire.
Accrochés les uns aux autres, tout ces “trucs qui ne collent pas” me font alors sens, tel  ses petits traits qui unissent des vides,accrochés
les uns aux autres,  font son histoire dans son imaginaire.
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MessageSujet: Re: En faire toute une histoire   En faire toute une histoire EmptyMar 29 Jan 2019 - 15:15

leclere a écrit:
Dominique est une personne d’une sensibilité assez exacerbée, d’une certaine douceur et mue par une grande bienveillance envers les autres.
Elle est aussi adepte de l’écriture, d’une certaine culture et use d'un vocabulaire recherché. Les mots “des crochets” qu'elle prononce me heurtent
dans l’incompréhension qu’ils m’imposent au regard de ce qu’elle donne à entendre depuis si longtemps et dans la violence qu’ils portent. C’est comme
un signe qui n’est à sa place ni dans son travail de l'instant, ni dans sa bouche, comme ces injures ou ses rires dont elle use parfois quand elle
se lache pour ensuite s'en vouloir. Dominique se confond souvent en excuses dans un mélange de «Je n'ai pas pu m'en empêcher»
« Excusez moi, je me suis trompé». Elle est surprise de son erreur. Un signe mathématique dans ce qui était considéré comme l’écrit de son
histoire nous a comme accroché quelque part. Cet intrus nous a trouvé et nous nous retrouvons autour de lui. Elle dira peu de temps après
pendant la séance qu'elle sait que le crochet est aussi utilisé en littérature mais ne sait plus pour quel usage.
(Le crochet indique en général une intervention extérieure au texte, alors que la parenthèse appartient à l'auteur. Ainsi, le lecteur peut distinguer ce qui est du fait de l'auteur, et ce qui ne l'est pas. En typographie, des crochets indiquent qu'un mot a été remplacé ou ajouté dans une citation pour qu'elle reste compréhensible hors de son contexte) cf wikipédia
Ce mot qu'elle prononce vient comme nommer dans les multiples sens qu'offrent sa phonation, son symbole, sa définition et l'usage qu'elle en a fait, ce qui ou là où ça cloche, là où ça n'accroche pas pour moi.
Ses mots “c'est des  crochets” viennent comme accrocher les uns aux autres ce que je n'arrive pas à entendre depuis le
début de notre histoire.
Accrochés les uns aux autres, tout ces “trucs qui ne collent pas” me font alors sens, tel  ses petits traits qui unissent des vides,accrochés
les uns aux autres,  font son histoire dans son imaginaire.
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MessageSujet: Re: En faire toute une histoire   En faire toute une histoire EmptyMar 29 Jan 2019 - 15:38

Il y a longtemps des crochets étaient déjà là.
Dans ce qui va suivre et qui précède de plusieurs mois l'histoire que je viens de raconter Dominique a parfaitement illustré et explicité, tant physiquement que verbalement, la difficile question de comment, pourquoi pour qui prendre sa place, comment entendre et répondre à la nécessité de couper, de décrocher de l'autre pour ce faire.

D'habitude assidue elle n'est pas venue à deux séances consécutives et cela sans prévenir. Elle arrive plus tôt que d’habitude, elle est mal à l'aise et me dit qu'elle souhaite arrêter l'atelier. Je lui réponds qu'elle est libre de cela et lui propose d'en échanger. Elle se sent nulle, pas à la hauteur, dit qu'elle ne sera jamais une artiste..comme son père..et bien d'autres choses puis
" je regrette d'avoir donné mon masque à ma mère, maintenant c'est comme si elle était avec moi dans l'atelier et je m'y sens moins libre".
Quand elle m'avait demandé l'autorisation de faire ce don à sa mère je m'en étais tenu, non sans réticence en raison de tout ce qu'elle m'avait dit concernant leur relation, à ce qui était décidé dès le début, qu'elle était libre d'en faire ce qu'elle voulait. Il s'était passé plusieurs mois entre le moment où elle a offert sa sculpture et le moment où elle m'a fait part de ce dans quoi cela l'avait menée, cette impasse qu'elle a réussi par la suite à traverser.
Puisque le bruit de ce qui l'accrochait à sa mère remplaçait et mettait entre crochets celui de la mer, comment, pourquoi et pour qui Dominique s'autoriserait elle à chercher un coquillage au sein de l'atelier pour s'écouter?
Ce vécu de Dominique m'a fait repenser aux propos tenus par un autre adhérent du GEM qui me faisait part, hors atelier, de certaines difficultés qu'il rencontrait. A un moment du discours
Lui «J'ai beau faire tout ce que je veux je ni arrive pas»
Moi «vous n'arrivez pas à quoi?»
Lui «à aller mieux»
Moi «vous me dites que vous avez beau faire tout ce que vous voulez et que vous n'arrivez pas à aller mieux, c'est bien cela?»
Lui «oui, c'est ça»
Moi «Généralement l'expression employée est j'ai beau faire tout ce que je peux, je ni arrive pas, vous le savez?»
Lui«Oui»
Moi «Que voulez-vous donc dire en disant que vous avez beau faire tout ce que vous voulez et non pouvez et que vous ni arrivez pas»
Lui « j'ai beau faire tout ce qu'on me dit de faire pour aller mieux, je n' arrive pas à aller mieux»

Il me semble entendre dans tout cela l'absence d'un manque, d'un espace qui est bouché par la présence d'un autre entre crochets dans et sous lequel Dominique s'efface. C'est entre ces crochets que la présence de l'autre se fait  peut-être trop entendre et semble prendre sa place, rompant son histoire et rejetant les émotions qui accompagnent ses nombreuses expériences douloureuses ( mari instable, usager de drogues et alcoolique, violent, précarisation). L'atelier est un espace particulier, comme entre parenthèses, hors évaluation, on y vient pour s'auteuriser. Par  peur de se tromper elle ne cesse de demander des autorisations pour s’asseoir, se lever, boire, prendre un outil, .
A contrario elle ne semble exister aussi que par et ou pour les autres, toujours à tenter de répondre positivement à toutes les sollicitations, toujours à tenter de faire comme ou pour. Quand elle ne le fait pas ce n'est pas en construisant mais comme en décrochant. Par exemple il lui est arrivé  qu'elle me dise être venue jusque devant l'atelier pour ensuite faire demi-tour. Elle était retournée chez elle pour faire autre chose, une chose qui ne présentait pas de caractère urgent mais qui l'avait privée, à son regret dit-elle, de la séance. Dominique ne semble pas faire détour mais des crochets, ce qui me fait incohérence, instabilité dans ses propos et sa façon d'être aussi en dehors de l'atelier. Elle a souhaité me montrer certains de ses écrits rédigés pour le journal du CMP. Ceux-ci révélaient une certaine maîtrise du français, tant au niveau de l'orthographe, du vocabulaire, de la syntaxe (elle a fait une année en faculté). Tout laisse donc à penser qu'elle est à même d'avoir certaines capacités aux jeux de lettres comme le scrabble. Il a été surprenant de constater qu'au-delà de sa grande difficulté à recomposer des mots, elle avait, comme de façon impulsive, le désir de poser des mots très simples en anglais ou espagnol pour se reprendre en disant « non, ce n'est pas français, je me suis trompée».  Elle vient au GEM avec son repas pour y manger avec les autres adhérents et d'un seul coup au moment de passer à table se lève et part précipitamment en disant «J'ai oublié de..» . Elle prend sa voiture pour nous accompagner à une sortie et en cours de route fait demi-tour pour ne plus venir.
Nous utilisons le terme de cohérence pour qualifier tout mode d’expression, qu'il soit corporelle, picturale ou autre. La cohérence fait référence aussi à ce qui colle. Dans sa vie Dominique semble décrocher, ne pas tisser mais rompre, ne pas aller vers mais fuir, ne pas s’écouter mais répondre.
Elle n'est pas une personne manquant de dynamisme, au contraire, elle fait beaucoup, mais ses motivations semblent si peu lui appartenir dans ce qu'elle en exprime qu'elles en semblent quelques part sclérosantes. Par exemple elle entend des voix dont celle de son père décédé qui lui conseille ou la pousse à faire ceci ou cela parce que c'est bon pour elle, dit «ma mère m'a insultée, mais je ne sais pas si c'est ce qu'elle m'a dit ou si j'ai compris autre chose car on ne dit pas ça à son enfant» « mes enfants m'ont dit qu'ils m'aimaient, je ne sais pas pourquoi ils m'ont dit ça»,« je suis à un point A et alors que je dois aller au point B, youuup, je pars ailleurs» « Ma mère m'a demandé d'acheter du pain, je suis revenu avec une écharpe, je me suis faite disputer» « Je suis tombé malade parce que ma mère se confiait à moi en me racontant ses difficultés de couple avec mon beau père» « Ma mère m'a confié un secret. Elle m'a dit qu'elle aimerait toujours mon père mais qu'il ne fallait pas le dire à mon beau père» « je ne viens plus au GEM car je me dis que je ne suis pas indispensable, que les autres sont contents et que c'est le principal» «je n'arrive pas à penser à mes deux enfants en même temps» et cette phrase pour le moins riche et interpellante « J'ai besoin de soin parce que je n'ai pas la même maladie que les autres».
Ce qui fait ou devrait faire colle ne semble pas lui permettre avec sa part, tenir assez.
Afin de lui donner la possibilité d'utiliser son travail de carte perforée et ou carte postale dans une démarche plus artistique je lui propose de le coller sur une feuille plus grande et de le poursuivre dans une progression créative. Je lui montre juste en exemple (ce qu'il ne faut peut-être pas faire, difficile de ne pas faillir) comment un petit trait droit peut, progressivement, et en plusieurs traits successifs  se transformer en rond. Dominique colle sa carte sur la feuille plus grande, réfléchie, se concentre, pose la pointe de son crayon à la fin de sa première ligne de petits traits et en trace un grand qui part vers le haut...«excusez-moi, je me suis trompée, mais je n'ai pas pu m'en empêcher». Elle semblait si désemparée que j'ai peut être fait l'erreur de lui dire qu'elle pouvait l'effacer si elle le souhaitait, ce qu'elle a fait. Elle a continué en couleur sa série de traits successifs plus ou moins grand, juste un peu moins ordonnés.
A suivre
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MessageSujet: Re: En faire toute une histoire   En faire toute une histoire EmptyMar 29 Jan 2019 - 21:28

Les premières séances d'atelier.
“C'est des crochets”  est le symbole majeur de son processus de création qui a commencé environ trois années avant.
Sa première création, à partir d'une boule d'argile dont elle a pris soin de trouver le volume avec qui elle se sente le plus à l'aise était une galette « comme les galettes de mais du Mexique, les tartes que je faisais pour mes enfants». Il a fallu de nombreuses séances pour qu'elle en sorte.
Elle l'a fait en la cassant en deux morceaux pour ensuite les recoller verticalement l'un sur l'autre. La seule consigne était de travailler dans la masse, de ne pas dissocier pour associer des bouts.
Elle est passée par de nombreuses réalisations qui se sont dressées, qu'elle a dressées timidement devant elle en même temps qu'elle se racontait. Un canapé en a fait partie. Cette création représentait celui qu'elle avait eu. “ Complètement défoncé« dit-elle,» «mais on pouvait s’asseoir dedans quand même». Il a était l'accessoire d'une vie conjugale et familiale qui l'a été aussi, à de nombreux endroits, tout autant. Arrivée à la fin de la séance, satisfaite de son travail, elle a exprimé son impatience de pouvoir le continuer la semaine suivante.
Les retrouvailles sont sources d’une profonde déception. Elle trouve sa réalisation “enfantine” “ moche” « C'est n'importe quoi»dit-elle. Les références artistiques avec son père et ce qu’elle a eu l’occasion de voir dans des musés sont autant de points de comparaisons dont elle s’afflige.
Son travail ne lui plaît pas mais il est investi de son histoire et riche dans ses formes. Ça ne lui plaît pas du tout mais elle l’aborde avec respect. Elle ne sait de nouveau pas quoi faire de ce qui est une partie de son histoire qui se pose, s’impose à elle. De nombreuses séances ont eu lieu pour en arriver là, autant d’investissements, de difficultés, de découragement mais aussi de rires et de plaisirs. Le résultat ne lui plaît pas, mais elle ne sait pas comment le continuer. «On investit beaucoup son travail quand on en parle ”dit-elle.
Dominique axe l'interprétation de son œuvre aux liens directs qui l'attachent aux personnages de son passé. Elle présente cependant une forme très riche et complexe, une forme qui peut lui raconter d'autres histoires que celles qui l'ont portée jusqu'à elle.
Je lui propose alors de prendre du recul, de regarder de nouveau son travail sous plusieurs angles, d'essayer d'y voir autre chose que ce canapé, d'ouvrir son imaginaire. Elle se rend compte alors que son canapé d'argile, sur lequel sont posés de nombreux personnages et animaux ( Dominique a habité une fermette avec des animaux) présente une fragilité au niveau du dossier. Elle veut l'épaissir pour le consolider.
Puisqu'elle doit rajouter de la matière au dos de ce qui est le dossier d'un canapé je lui propose d'en profiter pour créer une continuité avec le devant.De cette façon j’espère que ses rajouts qui lieront  le devant et le derrière, lui offriront la possibilité de sortir du canapé, accessoire d'histoires si inconfortables. J'aimerais aussi lui faire  explorer un autre regard que le face à face, la sortir de la galette, l'amener à oser le volume dans les multiples faces qu'il peut offrir.
Pour tenter de répondre à cette consigne Dominique plie alors la moitié haute du dossier vers le bas et l'extérieur de façon à ce que son devant passe derrière.... et le casse.
Elle en est fortement contrariée. Non seulement elle a cassé son œuvre et en plus elle se retrouve de nouveau avec deux bouts. Elle cherche alors à les recoller, non pas pour simplement réparer mais pour les transformer en autre chose que leurs origines. A un moment, à force de jouer avec les deux pièces, de chercher leurs places comme dans un puzzle imaginaire elle voit un masque et décide de coller les deux bouts ensemble, à plat. Finalement, pour réaliser son œuvre elle a trouvé le chemin pour  retourner à la forme en galette d'origine dont elle a eu tant de peine à se dégager, à détourner la consigne de la continuité des faces et à ne pas travailler dans la masse en dissociant.
Par la suite elle a souhaité travailler de nombreuses séances sur ce masque qui, parmi toutes les représentations qu'elle a pu avoir avant d'y arriver, l'a arrêtée dans son parcours.
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MessageSujet: Re: En faire toute une histoire   En faire toute une histoire EmptyMar 29 Jan 2019 - 21:39

leclere a écrit:
Un mot ou une lettre peut  effectivement être un trou dans la feuille, il suffit pour cela de trop appuyer pour que la
force de son « dire» prenne le dessus et en casse même son outil. Une histoire, qui veut s'y symboliser peut se transformer alors en une succession de trous espacés du reste, souvent blanc immaculé du support, quand celui ci n'est pas au final  déchiré, lacéré, froissé voir jeté.  A contrario  l'art de calligraphie fait appel à un travail préalable de concentration pour faire le vide avant de poser le trait. Tracer un trait ou tracer le trait c'est, dans
tous les cas essayer de faire taire, de couper le brouhaha incessant issu de notre impossibilité à dire que nous renvoie, tel un miroir, la feuille ou toile souvent  blanche.  C'est bien cet impossible à dire qui nous offre tant de désirs que l'artiste cherche, aussi, à assouvir au travers d'une infinité de moyens pour inventer, créer,continuer.
Dominique a fait le choix d'une écriture.
Il est apparemment dans son apparition bien posé et confirmé dans la lecture équivoque et pleine de poésie qu'elle offre.Toujours indisposé à l'écouter je l'empêche de nouveau de parler en lui proposant de ponctuer  ce qu'elle est seule à pouvoir y entendre.
Cette proposition  vise à en structurer plusieurs aspects.
En premier lieu elle valide et consolide son imaginaire  qui en fait un "textemusical". Ensuite,Dominique souhaitant l'utiliser comme support pour me raconter son histoire, cette ponctuation vise à  rendre l'expression orale de cet imaginaire intelligible et harmonieuse. Cette structuration ce fait  indépendamment de l’impossibilité à l'atteindre puisqu'il ni à rien à lire dans ce tout à dire. Les signes de ponctuation sont en effet des marques  de silence qui  rythment la musicalité et l’intonation de la lecture orale et modifient sa compréhension. Une ponctuation dans ce
qui ressemble à de multiples traits d'union, pas de morse sans silence, pas de mort sans silence.  
Dominique écoute les lignes de petits traits,traits d'unions entre des vides, fait des poses réflexives, de multiples émotions traversent son visage et ses soupirs se font entendre. Elle pose sa ponctuation sur un texte qui n’existe que pour elle. Ce ne peut être là que Son histoire car elle l'imagine entièrement, à l'abri de l’inexistence des mots à lire comme elle serait seule à entendre le bruit de la mer dans un coquillage. Elle en sort avec un sentiment de satisfaction, veut en dire quelque chose. Je lui coupe de nouveau la parole en m’intéressant  de près à son travail.
Je vois de nombreux signes de ponctuations qui ne me sont pas habituels et lui pose la question.
“ Je ne connais pas cette ponctuation, c'est intéressant“
Dominique “ C'est des crochets »  Hésitation…« C’est un signe mathématique»…
hésitation.« Excusez-moi je me suis trompée …j’ai fait aussi des parenthèses“.
A suivre
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MessageSujet: Re: En faire toute une histoire   En faire toute une histoire EmptyMar 29 Jan 2019 - 21:43

leclere a écrit:
Les premières séances d'atelier.
“C'est des crochets”  est le symbole majeur de son processus de création qui a commencé environ trois années avant.
Sa première création, à partir d'une boule d'argile dont elle a pris soin de trouver le volume avec qui elle se sente le plus à l'aise était une galette « comme les galettes de mais du Mexique, les tartes que je faisais pour mes enfants». Il a fallu de nombreuses séances pour qu'elle en sorte.
Elle l'a fait en la cassant en deux morceaux pour ensuite les recoller verticalement l'un sur l'autre. La seule consigne était de travailler dans la masse, de ne pas dissocier pour associer des bouts.
Elle est passée par de nombreuses réalisations qui se sont dressées, qu'elle a dressées timidement devant elle en même temps qu'elle se racontait. Un canapé en a fait partie. Cette création représentait celui qu'elle avait eu. “ Complètement défoncé« dit-elle,» «mais on pouvait s’asseoir dedans quand même». Il a était l'accessoire d'une vie conjugale et familiale qui l'a été aussi, à de nombreux endroits, tout autant. Arrivée à la fin de la séance, satisfaite de son travail, elle a exprimé son impatience de pouvoir le continuer la semaine suivante.
Les retrouvailles sont sources d’une profonde déception. Elle trouve sa réalisation “enfantine” “ moche” « C'est n'importe quoi»dit-elle. Les références artistiques avec son père et ce qu’elle a eu l’occasion de voir dans des musés sont autant de points de comparaisons dont elle s’afflige.
Son travail ne lui plaît pas mais il est investi de son histoire et riche dans ses formes. Ça ne lui plaît pas du tout mais elle l’aborde avec respect. Elle ne sait de nouveau pas quoi faire de ce qui est une partie de son histoire qui se pose, s’impose à elle. De nombreuses séances ont eu lieu pour en arriver là, autant d’investissements, de difficultés, de découragement mais aussi de rires et de plaisirs. Le résultat ne lui plaît pas, mais elle ne sait pas comment le continuer. «On investit beaucoup son travail quand on en parle ”dit-elle.
Dominique axe l'interprétation de son œuvre aux liens directs qui l'attachent aux personnages de son passé. Elle présente cependant une forme très riche et complexe, une forme qui peut lui raconter d'autres histoires que celles qui l'ont portée jusqu'à elle.
Je lui propose alors de prendre du recul, de regarder de nouveau son travail sous plusieurs angles, d'essayer d'y voir autre chose que ce canapé, d'ouvrir son imaginaire. Elle se rend compte alors que son canapé d'argile, sur lequel sont posés de nombreux personnages et animaux ( Dominique a habité une fermette avec des animaux) présente une fragilité au niveau du dossier. Elle veut l'épaissir pour le consolider.
Puisqu'elle doit rajouter de la matière au dos de ce qui est le dossier d'un canapé je lui propose d'en profiter pour créer une continuité avec le devant.De cette façon j’espère que ses rajouts qui lieront  le devant et le derrière, lui offriront la possibilité de sortir du canapé, accessoire d'histoires si inconfortables. J'aimerais aussi lui faire  explorer un autre regard que le face à face, la sortir de la galette, l'amener à oser le volume dans les multiples faces qu'il peut offrir.
Pour tenter de répondre à cette consigne Dominique plie alors la moitié haute du dossier vers le bas et l'extérieur de façon à ce que son devant passe derrière.... et le casse.
Elle en est fortement contrariée. Non seulement elle a cassé son œuvre et en plus elle se retrouve de nouveau avec deux bouts. Elle cherche alors à les recoller, non pas pour simplement réparer mais pour les transformer en autre chose que leurs origines. A un moment, à force de jouer avec les deux pièces, de chercher leurs places comme dans un puzzle imaginaire elle voit un masque et décide de coller les deux bouts ensemble, à plat. Finalement, pour réaliser son œuvre elle a trouvé le chemin pour  retourner à la forme en galette d'origine dont elle a eu tant de peine à se dégager, à détourner la consigne de la continuité des faces et à ne pas travailler dans la masse en dissociant.
Par la suite elle a souhaité travailler de nombreuses séances sur ce masque qui, parmi toutes les représentations qu'elle a pu avoir avant d'y arriver, l'a arrêtée dans son parcours.
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MessageSujet: Re: En faire toute une histoire   En faire toute une histoire EmptyMar 29 Jan 2019 - 21:54

leclere a écrit:
Il y a longtemps des crochets étaient déjà là.
Dans ce qui va suivre et qui précède de plusieurs mois l'histoire que je viens de raconter Dominique a parfaitement illustré et explicité, tant physiquement que verbalement, la difficile question de comment, pourquoi pour qui prendre sa place, comment entendre et répondre à la nécessité de couper, de décrocher de l'autre pour ce faire.

D'habitude assidue elle n'est pas venue à deux séances consécutives et cela sans prévenir. Elle arrive plus tôt que d’habitude, elle est mal à l'aise et me dit qu'elle souhaite arrêter l'atelier. Je lui réponds qu'elle est libre de cela et lui propose d'en échanger. Elle se sent nulle, pas à la hauteur, dit qu'elle ne sera jamais une artiste..comme son père..et bien d'autres choses puis
" je regrette d'avoir donné mon masque à ma mère, maintenant c'est comme si elle était avec moi dans l'atelier et je m'y sens moins libre".
Quand elle m'avait demandé l'autorisation de faire ce don à sa mère je m'en étais tenu, non sans réticence en raison de tout ce qu'elle m'avait dit concernant leur relation, à ce qui était décidé dès le début, qu'elle était libre d'en faire ce qu'elle voulait. Il s'était passé plusieurs mois entre le moment où elle a offert sa sculpture et le moment où elle m'a fait part de ce dans quoi cela l'avait menée, cette impasse qu'elle a réussi par la suite à traverser.
Puisque le bruit de ce qui l'accrochait à sa mère remplaçait et mettait entre crochets celui de la mer, comment, pourquoi et pour qui Dominique s'autoriserait elle à chercher un coquillage au sein de l'atelier pour s'écouter?
Ce vécu de Dominique m'a fait repenser aux propos tenus par un autre adhérent du GEM qui me faisait part, hors atelier, de certaines difficultés qu'il rencontrait. A un moment du discours
Lui «J'ai beau faire tout ce que je veux je ni arrive pas»
Moi «vous n'arrivez pas à quoi?»
Lui «à aller mieux»
Moi «vous me dites que vous avez beau faire tout ce que vous voulez et que vous n'arrivez pas à aller mieux, c'est bien cela?»
Lui «oui, c'est ça»
Moi «Généralement l'expression employée est j'ai beau faire tout ce que je peux, je ni arrive pas, vous le savez?»
Lui«Oui»
Moi «Que voulez-vous donc dire en disant que vous avez beau faire tout ce que vous voulez et non pouvez et que vous ni arrivez pas»
Lui « j'ai beau faire tout ce qu'on me dit de faire pour aller mieux, je n' arrive pas à aller mieux»

Il me semble entendre dans tout cela l'absence d'un manque, d'un espace qui est bouché par la présence d'un autre entre crochets dans et sous lequel Dominique s'efface. C'est entre ces crochets que la présence de l'autre se fait  peut-être trop entendre et semble prendre sa place, rompant son histoire et rejetant les émotions qui accompagnent ses nombreuses expériences douloureuses ( mari instable, usager de drogues et alcoolique, violent, précarisation). L'atelier est un espace particulier, comme entre parenthèses, hors évaluation, on y vient pour s'auteuriser. Par  peur de se tromper elle ne cesse de demander des autorisations pour s’asseoir, se lever, boire, prendre un outil, .
A contrario elle ne semble exister aussi que par et ou pour les autres, toujours à tenter de répondre positivement à toutes les sollicitations, toujours à tenter de faire comme ou pour. Quand elle ne le fait pas ce n'est pas en construisant mais comme en décrochant. Par exemple il lui est arrivé  qu'elle me dise être venue jusque devant l'atelier pour ensuite faire demi-tour. Elle était retournée chez elle pour faire autre chose, une chose qui ne présentait pas de caractère urgent mais qui l'avait privée, à son regret dit-elle, de la séance. Dominique ne semble pas faire détour mais des crochets, ce qui me fait incohérence, instabilité dans ses propos et sa façon d'être aussi en dehors de l'atelier. Elle a souhaité me montrer certains de ses écrits rédigés pour le journal du CMP. Ceux-ci révélaient une certaine maîtrise du français, tant au niveau de l'orthographe, du vocabulaire, de la syntaxe (elle a fait une année en faculté). Tout laisse donc à penser qu'elle est à même d'avoir certaines capacités aux jeux de lettres comme le scrabble. Il a été surprenant de constater qu'au-delà de sa grande difficulté à recomposer des mots, elle avait, comme de façon impulsive, le désir de poser des mots très simples en anglais ou espagnol pour se reprendre en disant « non, ce n'est pas français, je me suis trompée».  Elle vient au GEM avec son repas pour y manger avec les autres adhérents et d'un seul coup au moment de passer à table se lève et part précipitamment en disant «J'ai oublié de..» . Elle prend sa voiture pour nous accompagner à une sortie et en cours de route fait demi-tour pour ne plus venir.
Nous utilisons le terme de cohérence pour qualifier tout mode d’expression, qu'il soit corporelle, picturale ou autre. La cohérence fait référence aussi à ce qui colle. Dans sa vie Dominique semble décrocher, ne pas tisser mais rompre, ne pas aller vers mais fuir, ne pas s’écouter mais répondre.
Elle n'est pas une personne manquant de dynamisme, au contraire, elle fait beaucoup, mais ses motivations semblent si peu lui appartenir dans ce qu'elle en exprime qu'elles en semblent quelques part sclérosantes. Par exemple elle entend des voix dont celle de son père décédé qui lui conseille ou la pousse à faire ceci ou cela parce que c'est bon pour elle, dit «ma mère m'a insultée, mais je ne sais pas si c'est ce qu'elle m'a dit ou si j'ai compris autre chose car on ne dit pas ça à son enfant» « mes enfants m'ont dit qu'ils m'aimaient, je ne sais pas pourquoi ils m'ont dit ça»,« je suis à un point A et alors que je dois aller au point B, youuup, je pars ailleurs» « Ma mère m'a demandé d'acheter du pain, je suis revenu avec une écharpe, je me suis faite disputer» « Je suis tombé malade parce que ma mère se confiait à moi en me racontant ses difficultés de couple avec mon beau père» « Ma mère m'a confié un secret. Elle m'a dit qu'elle aimerait toujours mon père mais qu'il ne fallait pas le dire à mon beau père» « je ne viens plus au GEM car je me dis que je ne suis pas indispensable, que les autres sont contents et que c'est le principal» «je n'arrive pas à penser à mes deux enfants en même temps» et cette phrase pour le moins riche et interpellante « J'ai besoin de soin parce que je n'ai pas la même maladie que les autres».
Ce qui fait ou devrait faire colle ne semble pas lui permettre avec sa part, tenir assez.
Afin de lui donner la possibilité d'utiliser son travail de carte perforée et ou carte postale dans une démarche plus artistique je lui propose de le coller sur une feuille plus grande et de le poursuivre dans une progression créative. Je lui montre juste en exemple (ce qu'il ne faut peut-être pas faire, difficile de ne pas faillir) comment un petit trait droit peut, progressivement, et en plusieurs traits successifs  se transformer en rond. Dominique colle sa carte sur la feuille plus grande, réfléchie, se concentre, pose la pointe de son crayon à la fin de sa première ligne de petits traits et en trace un grand qui part vers le haut...«excusez-moi, je me suis trompée, mais je n'ai pas pu m'en empêcher». Elle semblait si désemparée que j'ai peut être fait l'erreur de lui dire qu'elle pouvait l'effacer si elle le souhaitait, ce qu'elle a fait. Elle a continué en couleur sa série de traits successifs plus ou moins grand, juste un peu moins ordonnés.
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MessageSujet: Re: En faire toute une histoire   En faire toute une histoire EmptyMar 29 Jan 2019 - 22:11

Elle avait beaucoup de mal à rester concentré sur une partie, disait par exemple vouloir faire un nez plus grand pour travailler sur une oreille, elle se perdait dans la question de savoir s'il valait mieux retirer d'un côté ou rajouter de l'autre pour résoudre un problème de symétrie, collant et retirant de la matière par petites touches rapides, indécises par ci, par-là, préférant le pas assez au trop. Elle se rendait compte que plus elle cherchait à améliorer son masque, plus elle s’éparpillait et plus celui-ci s'éloignait de ce qu'elle voulait sans savoir comment y remédier. Elle me faisait part de son désarroi qui m'affecté. Je lui avais alors proposé de marquer chaque point qu'elle souhaitait corriger avec des punaises puis de les retirer au fur et à mesure des modifications apportées. Elle s'en était trouvée soulagée. Au lieu de refaire une oreille, ou le nez qui lui semblait trop bas ou haut je lui proposais la possibilité de la couper pour la replacer «ça fait drôle de faire ça»dira-t-elle. C'est bien vrai que beaucoup de choses passent dans les gestes de couper, séparer puis  déplacer, repositionner et recoller une partie d'une œuvre en cours pour la modifier, surtout quand c'est la représentation d'une partie du corps.
Pendant ce temps-là son poste de travail était encombré d'une multitude de petits bouts d'argile. Elle posait autant voir plus de matière sur le support  ou à coté sur la table que sur son masque. Afin de résoudre mon problème  je l'avais invité à travailler en posant verticalement son support, sur lequel le masque adhérait, sur un escabeau transformé en chevalet. Elle avait ainsi son travail à hauteur de son visage et  cela lui permettait de prendre du recul.Il ni avait plus de place pour les “boulettes”. Elle a donné le masque à sa mère.
Depuis le début Dominique n'entend pas la consigne de base qui est de travailler dans la masse. J'avais remarqué qu'elle s'absorbait dans le geste de déchirer l'argile pour en faire des petits bouts pour ensuite les utiliser. Son mode de création est dans la séparation, l’éparpillement, la répétition des gestes et des boulettes.
Je lui parle alors de la technique de création qui consiste  à assembler de petites boulettes et lui propose la consigne « plus haut que large»afin qu'elle expérimente l’érection à la place de l’aplat. Cette technique est comme libératrice. Elle lui donne la possibilité de se laisser aller dans des gestes répétitifs, dénués de recherche de sens et de résultat. A l'aide de multiple boulettes elle monte un “ un mur” dira t'elle , en forme de voûte, très peu épais à sa base qui va en s'affinant vers le haut jusqu'à devenir très fragile. Elle y voit  aussi  l'entrée d'une grotte.
L'association qu'elle fait entre un mur et une entrée m'interroge sur plusieurs points. Il est vrai que son œuvre est si fine que l'on pourrait aisément passer au travers et que le passage de la lumière est gêné par l'épaisseur. L'autre point est que  l'entrée a la forme même de ce à quoi elle permet l’accès, une grotte . Sur ce mur qui fait entrée ou entrée qui fait mur  elle vient ajouter quelques fleurs et des personnages, comme sur son canapé.De fait  cela épaissi la base de son œuvre.
Elle préserve son désir de travailler sur le principe de la galette, une seule face, cette dernière n'étant plus à plat mais verticale. Elle trouve alors sa limite concernant la suite à donner à son travail. Je l'encourage à essayer de lui donner une continuité, de faire avec. Sans hésitation elle casse alors la voûte en deux, sur un axe horizontal et positionne la partie haute et fine perpendiculairement à la partie basse qui est maintenant plus épaisse. La technique  de la boulette a formé de nombreuses circonvolutions et une texture particulière. La partie haute lui fait rapidement penser à un cerveau. Ce dernier est comme posé de façon instable sur un support. Elle veut faire en sorte qu'il tienne mieux et pour cela décide alors de réaliser un boudin qui vient l'attacher sur son socle. Ce faisant elle écrase la partie haute de son “cerveau”.
Nous nous trouvons désormais face à un travail présentant un intérêt sous plusieurs de ses faces qui l'interpelle. Je lui demande ce que cela lui dit. Le lien qui consolide sa structure mais qui a aussi écrasé son “cerveau” représente son alliance dit elle et elle fait de nouveau part des difficultés qu'elle a rencontré durant sa vie de couple. Elle avait déjà, bien avant, évoqué son mariage « Mon mari a jeté son alliance, ça m'a fait de la peine, c'est bête d'avoir de la peine pour ça, ce n’était qu'une alliance».
Pour la première fois et de façon impulsive elle détruit alors soudainement son travail en disant que cela lui remémore trop d'expériences douloureuses et qu'elle veut faire quelque chose de plus joyeux. Dans les minutes qui suivent, avec beaucoup de joie et de liberté, quelque chose de presque frénétique elle réalise alors un personnage complet (jambes, buste cou et tête), dit joyeusement que c'est elle, lui dessine des grands yeux en disant “ des grands yeux comme les miens”, un large sourire et lui colle deux ailes dans le dos.
C'était la première fois que Dominique se lâchait à faire, à imaginer quelque chose  si joyeusement, avec tant de vie, comme libérée de ses références dont elle faisait autant de freins, de comparaisons "Je ne suis pas une artiste", " j'aimerai faire comme...".
Peut-être a-t-elle réussi, en exprimant des émotions, à se saisir des deux parenthèses de l'atelier pour se les coller dans le dos, ne serait-ce qu’un instant, des ailes faites de parenthèses pour échapper aux crochet de l'autre et des mauvais souvenirs qui l'accompagne.
Elle a continué à travailler l'argile pendant de nombreuses séances avec bien plus d'aisance et bien moins d'autocritiques Les “pourquoi pas”, “je suis là aussi pour me faire plaisir” sont nombreux. Les références directes avec sa propre histoire sont de plus en plus absentes pendant l'acte de création.Le passage du temps de parole au temps de création qui le suit est plus tranché. Le volume est apparu, n'hésitant plus à le prendre dans ses mains pour le regarder sous toutes ses coutures, s' étonnant de tant de faces possibles. Elle qui arrachait, décrochait toujours de son travail ce qui lui faisait penser à une tête a réalisé une statuette bi face. Elle a souhaité la garder car «Elle lui parlait».
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MessageSujet: Re: En faire toute une histoire   En faire toute une histoire EmptyMer 30 Jan 2019 - 11:25

leclere a écrit:
Elle avait beaucoup de mal à rester concentrée sur une partie, disait par exemple vouloir faire un nez plus grand pour travailler sur une oreille, elle se perdait dans la question de savoir s'il valait mieux retirer d'un côté ou rajouter de l'autre pour résoudre un problème de symétrie, collant et retirant de la matière par petites touches rapides, indécises par ci, par-là, préférant le pas assez au trop. Elle se rendait compte que plus elle cherchait à améliorer son masque, plus elle s’éparpillait et plus celui-ci s'éloignait de ce qu'elle voulait sans savoir comment y remédier. Elle me faisait part de son désarroi qui m'affecté. Je lui avais alors proposé de marquer chaque point qu'elle souhaitait corriger avec des punaises puis de les retirer au fur et à mesure des modifications apportées. Elle s'en était trouvée soulagée. Au lieu de refaire une oreille, ou le nez qui lui semblait trop bas ou haut je lui proposais la possibilité de la couper pour la replacer «ça fait drôle de faire ça»dira-t-elle. C'est bien vrai que beaucoup de choses passent dans les gestes de couper, séparer puis  déplacer, repositionner et recoller une partie d'une œuvre en cours pour la modifier, surtout quand c'est la représentation d'une partie du corps.
Pendant ce temps-là son poste de travail était encombré d'une multitude de petits bouts d'argile. Elle posait autant voir plus de matière sur le support  ou à coté sur la table que sur son masque. Afin de résoudre mon problème  je l'avais invité à travailler en posant verticalement son support, sur lequel le masque adhérait, sur un escabeau transformé en chevalet. Elle avait ainsi son travail à hauteur de son visage et  cela lui permettait de prendre du recul.Il ni avait plus de place pour les “boulettes”. Elle a donné le masque à sa mère.
Depuis le début Dominique n'entend pas la consigne de base qui est de travailler dans la masse. J'avais remarqué qu'elle s'absorbait dans le geste de déchirer l'argile pour en faire des petits bouts pour ensuite les utiliser. Son mode de création est dans la séparation, l’éparpillement, la répétition des gestes et des boulettes.
Je lui parle alors de la technique de création qui consiste  à assembler de petites boulettes et lui propose la consigne « plus haut que large»afin qu'elle expérimente l’érection à la place de l’aplat. Cette technique est comme libératrice. Elle lui donne la possibilité de se laisser aller dans des gestes répétitifs, dénués de recherche de sens et de résultat. A l'aide de multiple boulettes elle monte un “ un mur” dira t'elle , en forme de voûte, très peu épais à sa base qui va en s'affinant vers le haut jusqu'à devenir très fragile. Elle y voit  aussi  l'entrée d'une grotte.
L'association qu'elle fait entre un mur et une entrée m'interroge sur plusieurs points. Il est vrai que son œuvre est si fine que l'on pourrait aisément passer au travers et que le passage de la lumière est gêné par l'épaisseur. L'autre point est que  l'entrée a la forme même de ce à quoi elle permet l’accès, une grotte . Sur ce mur qui fait entrée ou entrée qui fait mur  elle vient ajouter quelques fleurs et des personnages, comme sur son canapé.De fait  cela épaissi la base de son œuvre.
Elle préserve son désir de travailler sur le principe de la galette, une seule face, cette dernière n'étant plus à plat mais verticale. Elle trouve alors sa limite concernant la suite à donner à son travail. Je l'encourage à essayer de lui donner une continuité, de faire avec. Sans hésitation elle casse alors la voûte en deux, sur un axe horizontal et positionne la partie haute et fine perpendiculairement à la partie basse qui est maintenant plus épaisse. La technique  de la boulette a formé de nombreuses circonvolutions et une texture particulière. La partie haute lui fait rapidement penser à un cerveau. Ce dernier est comme posé de façon instable sur un support. Elle veut faire en sorte qu'il tienne mieux et pour cela décide alors de réaliser un boudin qui vient l'attacher sur son socle. Ce faisant elle écrase la partie haute de son “cerveau”.
Nous nous trouvons désormais face à un travail présentant un intérêt sous plusieurs de ses faces qui l'interpelle. Je lui demande ce que cela lui dit. Le lien qui consolide sa structure mais qui a aussi écrasé son “cerveau” représente son alliance dit elle et elle fait de nouveau part des difficultés qu'elle a rencontré durant sa vie de couple. Elle avait déjà, bien avant, évoqué son mariage « Mon mari a jeté son alliance, ça m'a fait de la peine, c'est bête d'avoir de la peine pour ça, ce n’était qu'une alliance».
Pour la première fois et de façon impulsive elle détruit alors soudainement son travail en disant que cela lui remémore trop d'expériences douloureuses et qu'elle veut faire quelque chose de plus joyeux. Dans les minutes qui suivent, avec beaucoup de joie et de liberté, quelque chose de presque frénétique elle réalise alors un personnage complet (jambes, buste cou et tête), dit joyeusement que c'est elle, lui dessine des grands yeux en disant “ des grands yeux comme les miens”, un large sourire et lui colle deux ailes dans le dos.
C'était la première fois que Dominique se lâchait à faire, à imaginer quelque chose  si joyeusement, avec tant de vie, comme libérée de ses références dont elle faisait autant de freins, de comparaisons "Je ne suis pas une artiste", " j'aimerai faire comme...".
Peut-être a-t-elle réussi, en exprimant des émotions, à se saisir des deux parenthèses de l'atelier pour se les coller dans le dos, ne serait-ce qu’un instant, des ailes faites de parenthèses pour échapper aux crochet de l'autre et des mauvais souvenirs qui l'accompagne.
Elle a continué à travailler l'argile pendant de nombreuses séances avec bien plus d'aisance et bien moins d'autocritiques Les “pourquoi pas”, “je suis là aussi pour me faire plaisir” sont nombreux. Les références directes avec sa propre histoire sont de plus en plus absentes pendant l'acte de création.Le passage du temps de parole au temps de création qui le suit est plus tranché. Le volume est apparu, n'hésitant plus à le prendre dans ses mains pour le regarder sous toutes ses coutures, s' étonnant de tant de faces possibles. Elle qui arrachait, décrochait toujours de son travail ce qui lui faisait penser à une tête a réalisé une statuette bi face. Elle a souhaité la garder car «Elle lui parlait».
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MessageSujet: Re: En faire toute une histoire   En faire toute une histoire EmptyMer 30 Jan 2019 - 11:51

« L'histoire ne se répète pas elle bégaie» Karl Marx

Dominique a régulièrement fait part de ses difficultés en dessin. Elle fait souvent référence à ceux qu'elle exécute lors d'ateliers mis en place au CMP qu'elle fréquente et qui semblent être la cible de nombreuses critiques, qui se veulent certes constructives comme elle le précise. Effectivement Dominique dessine ...comme elle le dit elle même«comme une enfant» et le regrette. Étant donné que notre relation de confiance semble bien établi et qu'elle semble s'être appropriée la démarche de l'atelier je lui propose alors de dessiner un objet ou un personnage, ce qu'elle voudra.. Elle dessine de multiples objets et personnages qui représentent sa mère, son père, ses enfants, elle-même, dans des temps différents présentés dans des situations différentes, une sorte de bande dessinée de son histoire sans chronologie. Ce n'est pas un patchwork, il ni a pas de coutures, pas de cases. Elle m'en dit plein de choses,  re raconte son histoire. Son dessin est à l'image de ses propos, des parties jetées pèle mêle.
La consigne portait en elle mon point de dérive. En effet je me voyais déjà être, grâce à elle, celui qui allait pouvoir se satisfaire de conseils à  donner...Mais Dominique me ramène à mon ordre « Retourne à ta place» semble telle me dire me noyant dans son flot de paroles et de dessins.
Je l'écoute, quelque peu assommé par la quantité de ses propos, me contentant de lui redire les derniers mots qu'elle a prononcés quand elle semble coincée, ce qui la relance.Elle fait et refait des liens entre un souvenir et un autre, dit «ça n'a pas de rapport avec ce que j'ai dit mais...» « J’ai l'impression de dire n'importe quoi mais». Le flot de parole est soutenu, quelques événements sont particulièrement récurrents, elle s'en rend compte. Mais je reste étonné par son dessin. Elle a occulté la consigne de dessiner un seul personnage ou objet pour pouvoir se raconter une nouvelle fois, en se détachant complètement du jugement esthétique. Elle me dit être fatiguée par la séance. Je l’étais aussi. Je lui propose de la terminer en rajoutant de la couleur à son dessin qu'elle a alors trouvé bien plus joli.

La séance suivante je lui propose de reprendre juste une scène du précédent dessin et de la reproduire en prenant plus de temps et de soin, sans rajouter d'éléments, «comme si c’était une photo» lui dis-je. Elle en choisi une qui fait référence à une partie prégnante de son histoire.... et en rajoute d'autres.

Son «Je dessine comme une enfant» me fait penser aux contes pour enfants. Je lui propose de dessiner avec la consigne «Princesse». Elle dit avoir pensé à sa fille et a donc réalisé de nombreux dessins en rapport avec son histoire.( les cubes sont des palettes dont sa fille se sert pour fabriquer des meubles)

Une autre séance. Je lui propose de peindre de l'eau, juste de l'eau, comme elle le souhaite. Dominique peint de l'eau et rajoute des points d'interrogation.

Une autre séance je lui propose de découper un objet dans un catalogue, de le coller sur une feuille et de faire en sorte que cette objet se transforme en un autre ( Par exemple un tube de rouge à lèvre peut se transformer en fusée, en doigt). Elle associe mais ne lie pas ( par exemple dessine une bouche).
Une autre séance je lui propose de découper ce qu'elle veut mais une seule chose ou objet, de le coller sur la feuille et de l'inclure dans une scène. Elle dessine plein de choses disparates et sans liens entres elles.  

Tout cela ce ressemble.

Dominique a beaucoup de difficultés, malgré une douce insistance  ( ce qui est peut être une erreur de ma part) à  ne pas utiliser de signes littéraires ou mathématiques dans ses œuvres.
Les variantes de matières et de consignes qui lui ont été proposées ont aussi mis en relief un mode créatif qui ne souhaite pas se limiter à la représentation d'une seule chose, d'une seule scène.
Dominique n'arrivait pas à travailler l'argile dans sa masse, à partir de la boule qu'elle avait elle-même formée, boule que l'on peut symboliser du un. L'action répétitive d'en faire  des petits bouts de rien et de les associer semblait  avoir crée un continuum. Il est possible que cette répétition , la prenant à son insu,  lui ait permis  de rentrer dans la parenthèse imaginaire que lui offre l'atelier. Elle l'a  remplie d'une poésie,à l'écart de sa propre histoire, dont les représentations sont comme jetées au vent dans ses dessins et ses propos.

Je me remémore alors la fois ou je lui avais proposé de faire un gribouillage. Je lui propose alors la consigne de dessiner ce qu'elle souhaite mais sans lever le crayon, d'un seul trait, sans courbes. Elle fait alors référence au petit personnage de dessin animé La Linea,  une série télévisée d'animation italienne créée par le dessinateur Osvaldo Cavandoli. Elle a réalisé un dessin qui représentait, pour elle, à l'aide couleurs, un bateau, sur l'eau qui lui faisait aussi penser à un oiseau.  Un seul trait lui a été nécessaire pour représenter une unique scène dans une unique temporalité, qui ne manquait pas de poésie. Faire d'un seul trait était peut être une nécessité.

Je lui propose de faire la même chose mais en ne faisant que des courbes. Le résultat est plus abstrait mais elle en raconte une  scène non liée directement à son histoire.Il est possible que le trait unique ne laisse pas de place à l'intrusion des crochets de l'autre qui viendrait la couper dans son imaginaire. Accepter, entendre la consigne de ne pas décrocher la pointe de son crayon de la feuille semble lui permettre alors d’y accéder avec en plus une absence de dispersion dans le temps et l'espace donc  peut-être de rentrer dans la représentation d'une seule scène.

Dominique ne peut pas s'empêcher de tracer des lettres, des chiffres.
Je lui propose alors  de transformer une lettre de l'alphabet en autre chose, sans user d’autres lettres ou sigles. Un A est alors devenu un «Zombi»,mais elle a vu aussi, dans ce qui était au départ un tas de traits les lettres S et L qui sont devenues avec quelques ajouts le discret mot « sale». «Je n’ai pas pu m’en empêcher» dira t'elle.

Je propose à Dominique de faire une photocopie d'une partie de son corps, ce qu'elle fait avec son avant bras. Le résultat est de fait très abstrait, une  tache blanche de forme ovale sur un fond gris. Je l'invite alors à se servir de ce support pour se laisser aller à représenter ce qu'il lui évoque. Ceci fait  elle aborde en premier lieu une histoire de  lacets de ses chaussures ( représentés en couleur en haut à gauche) sans donner plus de détail puis fait très rapidement référence à la génétique en m'expliquant qu'elle a dessiné des chromosomes, un spermatozoïde et d'autres éléments du même registre dont elle dit ne plus se souvenir du nom. Parmi  les petits traits verticaux noirs il s'en trouve un qui porte une différence. Elle me dit que le trait noir qui porte une petite tache blanche la  représente car il est différent des autres.
Une fois qu'elle a terminé son histoire je lui demande  de me préciser ce qu'elle avait commencé à évoquer concernant les lacets. Elle raconte que dernièrement sa mère lui a fait le reproche d'avoir trop serré ses lacets de chaussures et que cette remarque lui a été désagréable car elle s'estime assez grande pour les faire  toute seule.Elle fait également référence à d'autres situations où elle s'est senti dévalorisée par sa mère et son beau père. C'est l'une des rares fois ou ses émotions font surfaces.
L'association de la consigne et  la  façon qu'elle a eu d'y répondre  me semble la plus aboutie pour  confirmer ce que met en jeu son processus créatif. Celle ci montre la façon qu'elle a  de considérer la photocopie de la partie de son corps comme cette partie elle même. L'imaginaire  a donc pris un chemin sans détours, sans décalage, vers l'intérieur. Le monde onirique  se construit par les liens que le processus créatif tisse entre des mondes communs. Dominique semble ici ne pas envisager un autre monde quelle même,le processus créatif se faisant comme dans une poupée russe. Elle rentre dans sa peau comme dans son histoire.( Elle demandait souvent si sa maladie avait une cause génétique)

Sa relation à sa mère est présente dés le début dans ce qu'elle dit de son travail.Bien que symbolisée par une  couleur différente  le symbole qu'elle a utilisé pour la représenter est cohérent avec l'ensemble. Dominique a dit avoir en premier lieu dessiné les lacets en rouge pour ensuite dessiner le reste en noir. Son habituel éparpillement se manifeste donc ici  dans ce furtif changement de couleur. Elle  a également symbolisé  sa présence non pas avec une différence tranchée mais en rajoutant du blanc sur un des multiples traits noirs.Un symbole sur un autre symbole. Dominique semble s'occulter.
Elle n'a au départ dit que très peu de chose sur les lacets, et est très rapidement passé à l'explication du reste. La discontinuité des propos évoqués par  l’œuvre a été très limité, au même titre que sur l’œuvre elle même. Nous pouvons donc constater une certaine cohérence de l'ensemble, cohérence verbale et scripturale absente de presque la totalité de ses autres productions où l'éparpillement est de mise.
Ce continuum semble être induit par le support utilisé,ici une photocopie d'une partie de son corps qui la ramène à son corps lui même et à sa génétique. Nous retrouvons ce continuum dans   ses  réponses aux consignes de dessiner sans lever le crayon, à partir d'une lettre.  Dans le cas du «sans lever le crayon» il est peut être le résultat d'un état de fait physique qui rend impossible la rupture du geste, ce qui a fait un bateau oiseau. Pour ce qui est de la réponse à la  «photocopie» ( ou l'on pourra remarquer la prévalence des traits) il semble qu'elle soit le résultat d'un état de fait psychique  qui impose à Dominique la difficulté  de séparer  le corps  de  sa trace, la photocopie. Les signifiants y sont restés collés.Pour ce qui de la réponse donnée à la consigne de dessiner à partir d'une lettre, le continuum semble avoir trouvé son fil  dans ce qui relève du « pied de la lettre». Le fil étant le un qui conduit du A au Z de Zombi. Le continuum de la carte postale musicale est assuré quant à lui par  la répétition des petits traits,trait d'union, unis par les blancs qui les séparent. L'histoire qu'elle raconte est illisible par un autre, on ne peut plus unique, indivisible de ses signifiants car impossible à mettre en parole si ce n'est par elle même.
Cela semble ( Je ne comprend rien ou pas grand chose à Lacan) se rapporter à ce qui est en psychanalyse, le trait unaire(traduction par Jacques Lacan de «l’Einziger Zug»). C' est ce qui fonctionne comme support de la différence. Le trait unaire est ainsi une inscription, mais n’est pas une écriture au sens de l’écriture alphabétique. «la fonction du trait unaire  rôle de repère symbolique, précisément d'exclure que ce soient ni la similitude, ni donc non plus la différence qui se posent au principe de la différenciation.» wkp


Je demande à Dominique de venir à une prochaine séance avec une toile ainsi que de la peinture acrylique et une carte postale. Afin de l'aider dans son choix  je lui dit que je lui proposerai de la coller sur la toile et de la poursuivre, de la continuer en peinture. J'avais posé l’hypothèse que le temps nécessaire pour elle de choisir et  de mettre de sa poche pour  le matériel  la ferait rentrer dans un continuum qui serait poursuivi pendant l'acte de création pour la sortir de son«Je suis à un point A et je veux aller à un point B et youp, je pars ailleurs»
Le jour de la séance Dominique arrive avec son matériel  et trois cartes postales de cathédrales. Deux d'entre elles sont composées de plusieurs images et la troisième d'une seule. Après avoir reformulé la consigne je demande à Dominique de choisir l'une d'entre elle. Elle opte pour une carte postale composée de plusieurs images. Je lui demande la raison de son choix, elle dit que ça sera plus facile, qu'il y a plus de choses à dire. A ma demande de précision elle exprime le fait que le multiple lui offre plus de choses à penser  pour dessiner. Je lui rappelle que la consigne est de continuer l'image elle même et non pas de représenter ce à quoi elle lui fait penser. Cela la perturbe, dit qu'elle comprend mais qu'elle ni arrive pas, fait référence à des séances précédentes qui lui ont fait rencontrer des difficultés similaire. Je la rassure, lui dit que nous ne sommes pas là pour comprendre mais plus pour bricoler avec mais le fait qu'elle ne comprenne pas m'irrite et j'insiste ( «On ne parle pas de  mort, d'amour mais de la forme picturale» JP Klein). Je dispose alors sur la table un crayon et à coté de celui ci un tas de multiples objets hétéroclites et lui demande ce qu'elle choisirait si elle devait en continuer un dans une  cohérence de forme, de thème. Je donne des contre exemples comiques qui la font rire. Elle opte pour le tas d'objet mais semble toucher du doigt la complexité de le poursuivre. Je lui propose (ou impose) alors de travailler avec la carte postale composée d'une image, lui renouvelle la consigne, donne des contres exemples comiques et la laisse à son travail.
Gênée, désemparée ses premiers mots quand je la retrouve sont « Je n'ai pas respecté la consigne»et me raconte le pourquoi de ses dessins, par exemple la présence d'une guitare en référence au folklore. Je la redirige vers la consigne, elle y répond en disant qu'elle ne l'a pas respectée parce qu’elle a l'habitude de faire  «ce qu'elle veut».Cela  me surprend mais me fait quelque part un certain plaisir. Nous abordons ensemble la différence entre l'image et ce qu'elle lui représente. Elle manifeste un étonnement qui me fait penser à celui qu'elle a eu lorsqu'elle a découvert qu'un de ses modelage présentait plusieurs faces intéressantes. Je lui demande alors de revenir sur la carte postale, de me la décrire. Elle dit y voir le vert des arbres, le bleu du ciel. Je lui reformule la consigne et lui demande comment elle peut maintenant y répondre. Elle dit,sur le ton de l'évidence «en continuant le ciel avec du bleu et les arbres avec du vert». Je lui propose alors de poursuivre dans ce sens. Ce faisant elle exprime la peine qu'elle a de devoir recouvrir ces précédents dessins. Elle fait cependant  très attention aux détails, respecte les mouvements des branches dans la recherche d'un plus fort lien possible. La séance arrivant à son terme, je l’arrête et lui demande comment elle a vécu ces dernières minutes en rentrant dans la consigne. Elle me dit « c’était plus facile comme ça car je faisais la même chose « et de suite fait référence à ses tocs   «c’est facile de faire souvent la même chose mais  si on le fait trop souvent c’est très fatiguant, on peux devenir  fou».    

Dominique a eu besoin de cette répétition pour faire des petites boulettes d'argile dont l'assemblage l'a conduit à une représentation  imaginaire d'elle même. Elle a  également usé de cette répétition pour tracer une multitudes de petits traits qui lui a dicté son histoire. Son propos me surprend.
 Elle a pris conscience du décalage possible entre la chose  ( celle qui lui fait penser à) et son image qui la représente. Cette prise de conscience lui a permit de répéter mais cette fois en  innovant et construisant. L'association qu'elle a faite entre la facilité éprouvée en répondant, avec concentration, à la consigne et ses TOCS lui permettra peut être d'élaborer pour ces derniers autre chose que de la  souffrance ou de la folie. L'espace qu'elle a libéré en décollant la chose de son image peut peut être servir à cet effet.
La séance suivante Dominique a terminé son tableau avec la cohérence de l'abstraction et a presque totalement recouvert son travail de la séance précédente.  Je suis  étonné car je n'avais pas insisté sur  la consigne et elle y a répondu au delà de ce que j'en espérait, même si je sais que rien n'est à atteindre ou attendre.  Quand je lui demande ce qu'elle  pense de son tableau elle me fait part de la présence de son père qui était comme en arrière plan, présence plus paternelle et soutenante qu'artiste de référence. Elle  essaie de mettre en mots ce qu'elle ressent. « Je ne sais pas comment dire....», elle dit se sentir « perturbée» « étonnée», une trace jaune lui fait penser au soleil, une autre aux pavés de la ville, trouve son œuvre «intéressante»Elle me semble enfin là pour elle même. J'en suis ému.«Une chose est seulement là, où le mot faillit. C’est-à-dire que la Chose apparaît quand il n’y a pas le mot.» ( Christian Dubuis Santini)
«Entendre ce que je ne vois pas pour voir ce que je n'entends pas»( Christian Dubuis Santini dans lacan, nous et le réel)
«Il n'est pas à la beauté d'autres origines que la blessure, singulière,différente pour chacun,cachée ou visible.....»Jean Genet. « L'art thérapie permet de figurer, de colmater et de cacher à la fois cette blessure qui peut alors entrer en relation avec la blessure du thérapeute comme si une relation pouvait se faire d'inconscient à inconscient» JP Klein.».»Jean Oury aborde la question de la gestaltung ( d'où est issue la gestalt thérapie) qu'il traduit par enforme, sorte de mouvement, un processus d’élaboration qui fait qu'il y a de l'unicité( y-a-dl'un)(( On entend presque y a du lien)),un monde de fabrique permanente, un lieu de rassemblement»Nawal Saoussi dans la fabrique du soin sous la direction de Patrick Shemla


Pendant l'échange préliminaire Dominique aborde essentiellement  son désir de retravailler. Elle me fait par du fait que ce désir l'envahie, mélange de désirs et d'angoisse. L'échange terminé nous collons ensemble une grande feuille de papier sur le mur. Je lui propose la consigne «travail» et de profiter de l'espace dont elle dispose en mettant  à sa disposition de la peinture et des pinceaux. Elle a tracé de grands traits pour une œuvre qui ne manquait pas d'équilibre. Quand je lui demande de m'en parler elle me montre un endroit qui lui fait penser à un marteau mais aussi qu'elle avait commencé à écrire ses initiales pour ensuite les recouvrir. Nous échangeons sur l'harmonie des couleurs et des formes. Elle en dit que  les traits oranges, avec lequel elle avait commencé à écrire ses initiale, et les bleus, les derniers tracés  déséquilibrent l'ensemble et beaucoup d'autres choses encore. J'estime ne pas m'en souvenir assez, comme  toujours,vaste question que celle de la pertinence ou pas de la prise de notes en séances. Le souvenir que j'ai de notre échange est qu'il a été riche et accès autour de la qualité de l’œuvre  dont elle a même expliqué le déséquilibre comme le résultat d'une sortie de route qui ressemblait, à moins qu'elle ne l'ai dit, à « je n'ai pas pu m'en empêcher » Je lui propose alors d'intituler son travail en y inscrivant la consigne «travail». Cette écriture du sujet de la consigne vient valider et marquer par sa trace  la différence qu'elle a faite entre celui ci et elle même..



Analyse de l'accompagnement sur la consigne de la carte postale.

L'accompagnement offert par l'atelier, normalement destiné à rendre possible l'expression du «n'importe quoi», du «mine de rien», de la surprise, c'est trouvé  bouché,encombré,  par mon désir de rendre compte par écrit de son caractère sensible.  « L'explication de quoi que ce soit aboutit à mesure qu'elle s’achève à n'y laisser que des connexions signifiantes, à volatiliser ce qui l'animait c'est à dire la béance.»( Lacan). Y penser et y réfléchir n'est ni rêver, ni lâcher prise,ni écouter sa musicalité.Mon accompagnement a alors été pris entre des crochets, ceux du mirage trompeur  d'un vouloir croire pouvoir saisir quelque chose à présenter  pour  partager du compréhensible ici même.« Penser c'est toujours mettre en représentation et c'est donc toujours attendre quelque chose, même si nous n'avons pas conscience de l'obscur objet de notre désir» (André Green).   Cette chose a été l'incohérence tant et tant répétée. L'incompréhension de Dominique devant la consigne de la carte postale a fracturé mon seuil d'acceptation la concernant. Avec cette consigne j'ai quitté le chemin du sensible pour mettre au travail, avec la violence que porte ce mot, son invisible  cohérence. Je nous ai engagé dans cette fracture, cette coupure  afin d'y  résoudre ce qui était devenu alors, à force de répétition, mon problème..
J'ai cherché à instaurer de la cohérence donc à relier. Chemin faisant j'ai alors quelque part forcé Dominique, sous le masque de l' humour, à faire des liens de couleurs et de formes dans une démarche de répétition pour me sortir de l'angoisse de la répétition de l'éparpillement, de la répétition  et de l'éparpillement.
Entre lire et lier, délier et délire, une histoire d'agencement de lettres. C'est pourtant sans elles  que Dominique  a  tracé  son  histoire dans une  cohérence apportée par la régularité et la  répétition d'un même trait. «la répétition vient en place à, et en lieu de, la remémoration; la reproduction vient en place à, et en lieu de, la représentation»: «on répète au lieu de se souvenir, on reproduit au lieu de se représenter» André Green
Dans l' imaginaire, qui prend ici sa source dans la  multitude de la répétition du presque même, toute histoire est possible et cohérente car la logique ni fait pas sa loi, comme dans un rêve. La mise en place de la ponctuation, dont le but trompeur est de rendre la chose  intelligible, a alors fait apparaître le signe des crochet. Ce signe, qui  m'a interpellé, est la trace du premier passage de cet imaginaire muet au symbolique d'une possible parole. Nous pouvons entendre par  ce signe les «excusez moi je me suis trompé je n'ai pas pu m'en empêcher»de Dominique .
C'est dans l'usage fait du crochet en littérature que l'autre, si encombrant, est apparu au deuxième passage.Il est en effet pour moi difficilement envisageable que Dominique ait fait des crochets pour justement signifier l'autre,tout du moins de façon volontaire, sinon pourquoi aurait elle dit que c’était une erreur. Elle l'a cependant fait sous couvert d'une autre erreur mais cette fois  une erreur de place « ....c'est un signe mathématique...»,». Le symbole est donc un intrus  qui porte un deuxième intrus, comme un voleur qui se fait prendre en flagrant délit dans un autre appartement que celui qu'il pensait cambrioler. Pour préciser cette erreur de place Dominique a  dit qu'elle savait que les crochets étaient utilisés en littérature tout en ne se souvenant plus pour quelle usage. « j'ai aussi fait des parenthèses»
Son passage de l'imaginaire silencieux à celui d'une possible  parole a pour origine mon indisposition à l'écouter. «C'est des crochets» cet intrus,  a donc pour origine un manque, une frustration.   Concernant la carte postale, j'ai été frustré par l'intrusion de l' incompréhension de Dominique, cet intrus qui a fracturé mon seuil d'acceptation. Il a rendu impossible le passage du «Je fais ce que je veux»,justifié par l'incompréhension de la consigne par Dominique,  à son pouvoir  en dire ce qu'elle veut. C'est par le biais d'une  répétition de couleurs et de formes, qui ne pouvait alors plus être au service de l' explication sujette à l' éparpillement historique oralisé, que Dominique a réussi à tisser des liens avec la carte postale. Ce lien, enfin établi, l'a conduit à réaliser une œuvre abstraite non dénuée de cohérence et de charme. Il lui a également permis de pouvoir parler d'elle  a au travers de son œil d'artiste et non les voix dictées par son histoire au travers de la multiplication du même. «La mêmeté se dit en latin idem () implique une permanence, une stabilité et staticité de l'être, qui permet à tout instant de répondre à la question:«Qui suis-je?», d'énoncer la possibilité d'un «Je suis» au présent.Certaines modalités de l'expérience nous permettent de faire tenir cette mêmeté, tel que le nom, le métier,l'appartenance sociale().L'homme contracte des habitudes. D'abord innovation, puis sédimentation, qui devient une seconde nature(). Chaque habitude devient une disposition durable() à partir duquel s’opère une réidentification comme même. L'identité mêmeté rend hommage à un ordre. Sa pensée est l'organisation.« Il ne faut surtout pas faire d'histoire». Le moi de l'identité- mêmeté est sans multiplicité, sans discontinuité-sans fécondité. Le moi-mêmeté demeure un sujet où toute aventure s'épuise en destin. Demeure et se meurt. A l'opposé, pour l'identité-ipseité, penser,vivre et parler, c'est ce mettre en mouvement, c'est se dépasser. C'est interroger cet ordre, s'étonner qu'il soit là, se demander ce qui l'a rendu possible.()L'identité-ipséité est une identité dynamique, qui cherche, sans lien, à se lier à l'inconnu() C'est affirmer que l'autre ne revient pas toujours au même(). Il y a surgissement du nouveau et de l'étrangeté.L’étrangeté déçoit le même, le surprend.»Extraits de Bibliothérapie de Marc-Alain Ouaknin


                                                                                          A l'origine  
 
«C'est des crochets, excusez moi, je me suis trompée». Cette phrase Dominique l'a prononcée plus de deux ans après la première séance. Elle a été pour moi l’élément déclencheur de mon désir de tenter de donner dans l'écrit de ce parcours (qui se poursuit à ce jour ) la cohérence d'une historicité jusqu’alors invisible car traversée.
Ce sont au final ses propres mots «c'est des crochets»,  qualifiés d' erreur «excusez-moi, je me suis trompée», qui sont venus comme faire une marque, une coupure dans notre rencontre. Il y a eu un avant. Après son «Excusez moi je me suis trompé» est devenu le mien en ce bout du chemin où j'ai commencé à vouloir résoudre la chose en voulant la rendre compréhensible. Mais peut on, à supposer que quoique ce soi soit  à atteindre donc à attendre,faire autrement que de se tromper, que de faillir, avec pour seul soucis  un moindre mal.
Cette tromperie qui a dirigé l'accompagnement est peut être à l'origine de cet impossible  qu'elle a essayé de dire au sujet d' une œuvre qui a comme, enfin, échappée à une connexion historique.«Explorer la trace dans l approche psychanalytique permet ainsi de mettre en évidence une conception de l histoire et du temps propres à la subjectivité. Cette conception affirme que l histoire pour un sujet n est pas faite d une succession d événements, mais de traces réactivées ou pas par l ensemble des expériences vécues. Il s agit là de la logique temporelle du sujet de l inconscient. Cliniquement, cela veut dire que la cause du symptôme n appartient pas au passé, mais à un présent qui réinvestit le souvenir pour le projeter dans le futur. Cela nous indique que le symptôme, de même que la trace, est à envisager dans un devenir toujours indécidable, à la façon d une phrase qui ne délivre son sens que rétroactivement, c est-à-dire une fois qu elle est prononcée. »( Esthétique du symptôme:Quand la trace se fait désir de Luz Zapata  Reinert).



                                                                                   Hypothèse.
La voie de la chose qui ne peut cesser de se  dire ou de se taire car impossible à dire semble être la répétition. L'atelier d'art thérapie  lui offre la possibilité de se répéter en couleur, forme,  texture,  gestes qui  lui permet  de se dire de nouveau, encore et encore mais avec le nouveau propre à toute naissance.«Il s’agit de répéter de manière créative ce qui s’est dit afin que le sujet puisse s’emparer de la chose et en faire quelque chose pour lui-même.» ( Lacan, nous et le réel par Christian Dubuis Santini).
Chemin faisant la transformation de la chose s'éclipse sous et dans ce qui est à l’œuvre pour l’œuvre. Elle se trouve dans l’insaisissable «objet»mouvement qui la précède l’accompagne, la suit et ce dans une  invisible et imprévisible répétition qui n'est pas une stéréotypie mais  lieu de transformation pour aller au mieux.
Accompagner ce mouvement
«Est ce que vous savez des choses de moi en regardant mon travail?»
A cette question je répond simplement
«Je n'entend que ce que vous voulez bien m'en dire».
La réponse est plus complexe que cela dans la mesure ou la question se retourne dans un « Qu'est ce que je vois et ou entends  de moi en regardant votre travail?» Tentation, la recherche d'une réponse  créait un mouvement.
C'est ce  mouvement  qui est  à mettre au travail. L' énergie, consumée dans ce but laisse la place à un accompagnement au sein duquel «la chose à dire, à taire» peut ne pas cesser de s’essayer.
Fait surprenant en ce qui concerne Dominique ces essayages ont commencé à prendre consistance avec les crochets issues de sa carte postale musicale qui racontait encore et encore mais en silence son histoire. Ils ont peut être trouvé quelque chose au travers de l'usage d' une autre carte postale dont elle a réussi à répéter certains éléments. Elle en est ensuite  sortie  pour  accéder à cette autre chose proprement mystérieuse, la création,cet impossible à expliquer qui continue à faire avancer en nous nourrissant.
Les chemins parcourus dans ce processus créatif sont rétroactivement  tracés par les œuvres que la personne accompagnée dépose. Elles ont quelques choses du déchet. Elles sont, telle deux rangées d'arbres plus ou moins parallèles  qui dessinent un chemin ou des lumières qui, la nuit, balisent une piste, les petits cailloux blanc qu'un Petit Poucet a déposé pour répondre et en  répondant  à l'invitation à se perdre.  
«Au fond, le seul courage qui nous est demandé est de faire face à l'étrange, au merveilleux, à
l’inexplicable, chaque fois que nous le rencontrons. La peur de l'inexplicable n'a pas seulement appauvri l’existence de l'individu, mais encore les rapports d'hommes à hommes, qu'elle soustrait au fleuve des possibilités infinies, pour les abriter en quelques lieu sûr de la rive.»
( Lettre à un jeune poète de Rainer-Maria Rilke)


Il y a peu

Bien plus tard après la consigne de la carte postale je lui demande si elle veut « m'en dire plus concernant le lien qu'elle a fait entre la facilité de continuer la carte postale et ses tocs »Elle aborde alors celui qui consiste à ranger ses vêtements ou a en acheter et dépenser trop au point de ne plus pouvoir subvenir à ses besoins élémentaires dont la nourriture. Tout cela est accompagné de la présence «redresseuse de tord» de sa mère. Elle  associera ses tocs avec le plaisir de toucher les vêtements à ranger et à acheter.. avec une histoire de «raccommodage», de colliers et de  bracelets de perles qu'elle répare,de «rabibochage».Je lui fait remarquer qu'elle associe avec insistance ses tocs avec le touché. Elle s'en ai senti comme agressée, presque offusqué en me répondant « non, ce n'est pas ça, mon ancien psychiatre ( celui qui l'a accompagné pendant de nombreuses année) me l'a déjà dit, mais il ne faut pas trop m'écouter parce que souvent je dis des choses pour faire rire». Tout ces liens se sont fait en introduction de l'histoire suivante. Elle y racontait qu'elle avait fugué à plusieurs reprises de chez sa mère en raison d'une mésentente avec son beau-père qui lui laissait le sentiment d'être continuellement« dévalorisée », de jamais être « prise au sérieux ». Pour fuir cela elle se réfugiait  chez sa grand mère. Celle ci,centrée sur ses malheurs et dans une  situation matérielle difficile(« Elle avait une voiture, c’était son bien le plus précieux») ne semblait pas  en mesure de lui offrir l'écoute dont elle avait besoin.Elle rajoute qu'elle voulait aider sa grand mère en écoutant ses histoires de guerre d'Algérie et de religion et que chez elle« Ce n’était pas drôle». Dominique a dit que sa grand mère avait de grandes armoires pleines de vêtements ainsi qu'un atelier qui regorgeait d'outils et de pièces détachées.Elle aimait et passait beaucoup de temps à les  toucher et était envieuse de toute ces choses.
Dans son discours elle s'excuse souvent car elle ne s'estime pas clair dans ses propos. Elle est aussi désireuse de «précisions», et dans une recherche de «compréhension», de causalité. Je lui répond en substance que nous ne sommes pas ici pour, à supposer que cela soit possible,comprendre et chercher et trouver la cause mais que comprendre fait à l'origine référence à entendre. Nous ne sommes pas là pour causer, ce qui se dit du cri des perroquets et des pies, oiseaux qui excellent dans l'art de l'imitation.
«Ceux qui ne comprennent rien comprennent mieux que ceux qui comprennent mal»de Christian Dubuis Santini «  La seule chose sûre, c'est qu'il y a des choses qui vous font signe à quoi on ne comprends rien » Lacan
Afin de la faire rentrer dans autre chose que cette recherche de cause d'un problème qui se logerait dans la rationalisation de son histoire je pense au travail avec les encres de couleurs sur papier mouillé qu'elle a déjà expérimenté sans un certain plaisir.Cette technique impose des imprévus et la surprise. Ne  retrouvant pas les flacons d'encres je lui demande avec quoi elle souhaite s'exprimer. Elle choisi  sans hésiter la peinture. Quant au support elle décide de coller deux grandes feuilles entre elles .
Elle me demande la consigne.
J'imagine de suite  que son désir de retourner vers des représentations de multiples choses et personnages sans liens visibles entre eux est là, comme il l'a toujours été. Je lui met alors à disposition 3 pinceaux, un fin et deux très larges et lui donne la consigne.
« peignez ce que vous voulez en ne laissant plus apparaître de blanc de la feuille,». J'insiste sur le fait que la consigne principale est  de ne plus laisser visible de blanc de la feuille. Après quelques instants, la voyant utiliser uniquement le petit pinceau pour dessiner,je la lui rappelle ainsi que le fait qu'elle a environ 30 minutes pour terminer.
La séance arrivant à son terme je lui demande qu'elle était la consigne. Elle fait mine de ne pas l'avoir comprise, qu'elle n'a pas eu le temps puis  qu'elle n'avait pas les outils pour cela. Je lui rappelle la présence des deux larges pinceaux. Elle fini par dire, assez brutalement « J'ai fait ce que je voulais, ça m'a fait beaucoup de bien». Je lui montre  alors le travail qu'elle avait réalisé à partir de la carte postale. Elle me dit « Ce n'est pas pareil, j'avais quelque chose à continuer» Je lui répond «C'est tout à fait juste,et il y a un entre deux»
Sa réponse à la consigne n'est pas totalement fausse dans la mesure ou je lui avais aussi proposé de faire ce qu'elle voulait, ce qui n’était jamais arrivé dans mes consignes précédentes. Je pensais que celle de ne pas laisser de blanc, sur laquelle j'avais insistée, allait la faire rentrer dans autre chose que son habituelle représentation dans une multitude de dessins différents et déliés.Je me suis trompé. Cette erreur lui a peut être laissé une autorisation pour que  son « Je fais ce que je veux»se pose de  façon plus tranchée car alors comme moins interdit. Cette coupure porte en effet la marque de l'absence de l'habituel «Excusez moi, je me suis trompée». Son «ça m'a fait du bien» me rassure aussi quant à la façon dont elle à ressentie cette expérience, c'est déjà ça. Je ne sais plus ce quelle a répondu au  possible «entre deux» mais elle n'y a pas été indifférente et je l'ai perçu comme étant pour elle un champs de possible.

En cours de poursuite.

Merci beaucoup à vous de m'avoir lu, Dominique me semble aller mieux.

Depuis plusieurs semaines Dominique vient beaucoup plus régulièrement au GEM et y reste bien plus longtemps avec les autres. Elle ne demande presque plus  ce qu'elle peut y faire comme une nécessité qui  justifierait sa présence mais y fait un peu plus en lien avec les autres. Avant, si on ne lui donnait pas une activité elle nous quittait rapidement. J'ai l'occasion d'échanger avec d'autres professionnels qui l'accompagnent sur d'autres champs, ils ont remarqué une certaine différence, ne serait ce que le fait que Dominique leurs fait part de certaines choses inhabituelles, comme des fragments de son histoire, pour expliquer certaines difficultés. Quelques semaine après la dernière séance elle a eu la visite de sa fille et a été chez son fils. Quand elle m'en a parlé, hors atelier, ses émotions transperçaient. Elle a dit que son divorce, qui traîne depuis plusieurs années  allait avancer, que le bateau sur lequel elle avait vécu et failli mourir dans un incendie était enfin en vente et qu'elle avait été, accompagné de sa fille, donner une lettre de motivation à une entreprise pour retravailler. Dernièrement elle a quitté le GEM sans s'excuser. « Je vais rentrer, je suis un peu fatiguée »
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leclere
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MessageSujet: Re: En faire toute une histoire   En faire toute une histoire EmptyLun 18 Mar 2019 - 18:01

Désolé pour ceux et celles qui me lisent. Leurs yeux doivent parfois piquer avec toutes les fautes d'orthographes que j'ai commencées à relever. Rolling Eyes
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cyrulnik
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MessageSujet: Re: En faire toute une histoire   En faire toute une histoire EmptyLun 18 Mar 2019 - 19:21

BONJOUR
MERCI POUR CE PARTAGE
Vous nous apportez là beaucoup de lecture, je vais m'y mettre et tout lire au plus vite et je reviens commenter

bien à vous Basketball
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MessageSujet: Re: En faire toute une histoire   En faire toute une histoire EmptySam 23 Mar 2019 - 13:05

pour moi il n'y a aucun souci de faute et si il y a des fautes vu la quantité d'écriture c'est normal je pense à force d'écrire on ne peut pas tout corriger d'un trait.
Je n'ai pas fini de tout analyser, j'en suis environ à la moitié, ce jour, sans compter ce qui a précédé, mais ce que je note c'est que:

-une analyse transactionnelle serait fort propice à ce cas car inconsciemment c'est l'enfant en elle qui prend sa place dans l'atelier, ce qui est plutôt pas mal, d'ailleurs, pour sa fin thérapeutique, néanmoins il faudrait analyser son psychique sous l'angle de l'enfant, comme dans son processus créatif, puis traiter cette patiente sous l'angle de la femme adulte en elle et de la mère réelle et symbolique en elle, car les trois entités sont à traiter pour un tout thérapeutique et une unité psychique: intégrité.

-une psychanalyse lui semble appropriée et conseillée dans le sens où sa propre mère, son beau père, son enfance donc sans doute, semble la genèse de toute sa problématique que je ne connais pas parfaitement mais qui semble assez pesante pour elle.

-lorsqu'elle est en atelier elle semble effectuer une régression, historique certes comme en psychanalyse mais surtout elle semble régresser réellement en enfance comme si l'adulte en elle était bloquée.

-concernant l'éternel retour si on peut dire, ou disons plutôt la réitération des faits cela s'explique par la fréquence et répétition des séances si elles sont régulières et sans fin, et aussi par sa propre pathologie: une pathologie incurable par exemple dure, perdure, et ce, sans cesse, le schéma se répète comme dans un diabète par exemple;


-les ateliers lui permettent d'affirmer sa personnalité, par la création, et comme vous l'évoquez l'art reste assez abstrait sauf pour la poésie et l'écriture littéraire comme vous l'indiquez. Les dessins sont destinés plutôt aux enfants en terme de thérapie. Les autres arts qui diffèrent de l'écriture pareillement. Comme vous tentez de la mener à écrire vous sentez que ce serait plus adulte pour elle et plus clair pour sa thérapie. Elle semble demeurer dans les formes et écrire pour elle serait un moyen de verbaliser le viscéral ( de manière moins abstraite )
Elle semble comme fixée dans son enfance: sans doute une fixation aux stades de l'enfance, ce qu'il faudrait approfondir.
( relation mère-fille )
=quant elle évoque ses lacets elle semble vouloir dire que sa mère l'empêche de grandir ou la traite telle une enfant du moins;
qu'en est-il de son père? absent???
à quel âge un enfant apprend à faire ses lacets seul? c'est à cet âge ou avant qu'il y a fixation. Et si on constate une fixation on constate une pathologie fixée à un stade précisément. Ce qui veut dire que la fixation empêche toute évolution postérieure à ce stade ( affectif entre autres ).
Intellectuellement Dominique a-t-elle des troubles cognitifs? comportementaux?

Il lui faudrait dépasser cette fixation pour avancer au-delà. ( les stades sont comme des étapes et si le patient se fixe à un stade il n'a pas accès aux stades suivants ou avec de très grandes difficultés, on dit alors que les stades ne sont pas dépassés )

-les liens et associations qu'elle verbalise autour de ses créations restent un point positif dans votre prise en charge de cette patiente, c'est un très bon point.

je reprends la suite un peu plus tard ^^


leclere a écrit:
« L'histoire ne se répète pas elle bégaie» Karl Marx

Dominique a régulièrement fait part de ses difficultés en dessin. Elle fait souvent référence à ceux qu'elle exécute lors d'ateliers mis en place au CMP qu'elle fréquente et qui semblent être la cible de nombreuses critiques, qui se veulent certes constructives comme elle le précise. Effectivement Dominique dessine ...comme elle le dit elle même«comme une enfant» et le regrette. Étant donné que notre relation de confiance semble bien établi et qu'elle semble s'être appropriée la démarche de l'atelier je lui propose alors de dessiner un objet ou un personnage, ce qu'elle voudra.. Elle dessine de multiples objets et personnages qui représentent sa mère, son père, ses enfants, elle-même, dans des temps différents présentés dans des situations différentes, une sorte de bande dessinée de son histoire sans chronologie. Ce n'est pas un patchwork, il ni a pas de coutures, pas de cases. Elle m'en dit plein de choses,  re raconte son histoire. Son dessin est à l'image de ses propos, des parties jetées pèle mêle.
La consigne portait en elle mon point de dérive. En effet je me voyais déjà être, grâce à elle, celui qui allait pouvoir se satisfaire de conseils à  donner...Mais Dominique me ramène à mon ordre « Retourne à ta place» semble telle me dire me noyant dans son flot de paroles et de dessins.
Je l'écoute, quelque peu assommé par la quantité de ses propos, me contentant de lui redire les derniers mots qu'elle a prononcés quand elle semble coincée, ce qui la relance.Elle fait et refait des liens entre un souvenir et un autre, dit «ça n'a pas de rapport avec ce que j'ai dit mais...» « J’ai l'impression de dire n'importe quoi mais». Le flot de parole est soutenu, quelques événements sont particulièrement récurrents, elle s'en rend compte. Mais je reste étonné par son dessin. Elle a occulté la consigne de dessiner un seul personnage ou objet pour pouvoir se raconter une nouvelle fois, en se détachant complètement du jugement esthétique. Elle me dit être fatiguée par la séance. Je l’étais aussi. Je lui propose de la terminer en rajoutant de la couleur à son dessin qu'elle a alors trouvé bien plus joli.

La séance suivante je lui propose de reprendre juste une scène du précédent dessin et de la reproduire en prenant plus de temps et de soin, sans rajouter d'éléments, «comme si c’était une photo» lui dis-je. Elle en choisi une qui fait référence à une partie prégnante de son histoire.... et en rajoute d'autres.

Son «Je dessine comme une enfant» me fait penser aux contes pour enfants. Je lui propose de dessiner avec la consigne «Princesse». Elle dit avoir pensé à sa fille et a donc réalisé de nombreux dessins en rapport avec son histoire.( les cubes sont des palettes dont sa fille se sert pour fabriquer des meubles)

Une autre séance. Je lui propose de peindre de l'eau, juste de l'eau, comme elle le souhaite. Dominique peint de l'eau et rajoute des points d'interrogation.

Une autre séance je lui propose de découper un objet dans un catalogue, de le coller sur une feuille et de faire en sorte que cette objet se transforme en un autre ( Par exemple un tube de rouge à lèvre peut se transformer en fusée, en doigt). Elle associe mais ne lie pas ( par exemple dessine une bouche).
Une autre séance je lui propose de découper ce qu'elle veut mais une seule chose ou objet, de le coller sur la feuille et de l'inclure dans une scène. Elle dessine plein de choses disparates et sans liens entres elles.  

Tout cela ce ressemble.

Dominique a beaucoup de difficultés, malgré une douce insistance  ( ce qui est peut être une erreur de ma part) à  ne pas utiliser de signes littéraires ou mathématiques dans ses œuvres.
Les variantes de matières et de consignes qui lui ont été proposées ont aussi mis en relief un mode créatif qui ne souhaite pas se limiter à la représentation d'une seule chose, d'une seule scène.
Dominique n'arrivait pas à travailler l'argile dans sa masse, à partir de la boule qu'elle avait elle-même formée, boule que l'on peut symboliser du un. L'action répétitive d'en faire  des petits bouts de rien et de les associer semblait  avoir crée un continuum. Il est possible que cette répétition , la prenant à son insu,  lui ait permis  de rentrer dans la parenthèse imaginaire que lui offre l'atelier. Elle l'a  remplie d'une poésie,à l'écart de sa propre histoire, dont les représentations sont comme jetées au vent dans ses dessins et ses propos.

Je me remémore alors la fois ou je lui avais proposé de faire un gribouillage. Je lui propose alors la consigne de dessiner ce qu'elle souhaite mais sans lever le crayon, d'un seul trait, sans courbes. Elle fait alors référence au petit personnage de dessin animé La Linea,  une série télévisée d'animation italienne créée par le dessinateur Osvaldo Cavandoli. Elle a réalisé un dessin qui représentait, pour elle, à l'aide couleurs, un bateau, sur l'eau qui lui faisait aussi penser à un oiseau.  Un seul trait lui a été nécessaire pour représenter une unique scène dans une unique temporalité, qui ne manquait pas de poésie. Faire d'un seul trait était peut être une nécessité.

Je lui propose de faire la même chose mais en ne faisant que des courbes. Le résultat est plus abstrait mais elle en raconte une  scène non liée directement à son histoire.Il est possible que le trait unique ne laisse pas de place à l'intrusion des crochets de l'autre qui viendrait la couper dans son imaginaire. Accepter, entendre la consigne de ne pas décrocher la pointe de son crayon de la feuille semble lui permettre alors d’y accéder avec en plus une absence de dispersion dans le temps et l'espace donc  peut-être de rentrer dans la représentation d'une seule scène.

Dominique ne peut pas s'empêcher de tracer des lettres, des chiffres.
Je lui propose alors  de transformer une lettre de l'alphabet en autre chose, sans user d’autres lettres ou sigles. Un A est alors devenu un «Zombi»,mais elle a vu aussi, dans ce qui était au départ un tas de traits les lettres S et L qui sont devenues avec quelques ajouts le discret mot « sale». «Je n’ai pas pu m’en empêcher» dira t'elle.

Je propose à Dominique de faire une photocopie d'une partie de son corps, ce qu'elle fait avec son avant bras. Le résultat est de fait très abstrait, une  tache blanche de forme ovale sur un fond gris. Je l'invite alors à se servir de ce support pour se laisser aller à représenter ce qu'il lui évoque. Ceci fait  elle aborde en premier lieu une histoire de  lacets de ses chaussures ( représentés en couleur en haut à gauche) sans donner plus de détail puis fait très rapidement référence à la génétique en m'expliquant qu'elle a dessiné des chromosomes, un spermatozoïde et d'autres éléments du même registre dont elle dit ne plus se souvenir du nom. Parmi  les petits traits verticaux noirs il s'en trouve un qui porte une différence. Elle me dit que le trait noir qui porte une petite tache blanche la  représente car il est différent des autres.
Une fois qu'elle a terminé son histoire je lui demande  de me préciser ce qu'elle avait commencé à évoquer concernant les lacets. Elle raconte que dernièrement sa mère lui a fait le reproche d'avoir trop serré ses lacets de chaussures et que cette remarque lui a été désagréable car elle s'estime assez grande pour les faire  toute seule.Elle fait également référence à d'autres situations où elle s'est senti dévalorisée par sa mère et son beau père. C'est l'une des rares fois ou ses émotions font surfaces.
L'association de la consigne et  la  façon qu'elle a eu d'y répondre  me semble la plus aboutie pour  confirmer ce que met en jeu son processus créatif. Celle ci montre la façon qu'elle a  de considérer la photocopie de la partie de son corps comme cette partie elle même. L'imaginaire  a donc pris un chemin sans détours, sans décalage, vers l'intérieur. Le monde onirique  se construit par les liens que le processus créatif tisse entre des mondes communs. Dominique semble ici ne pas envisager un autre monde quelle même,le processus créatif se faisant comme dans une poupée russe. Elle rentre dans sa peau comme dans son histoire.( Elle demandait souvent si sa maladie avait une cause génétique)

Sa relation à sa mère est présente dés le début dans ce qu'elle dit de son travail.Bien que symbolisée par une  couleur différente  le symbole qu'elle a utilisé pour la représenter est cohérent avec l'ensemble. Dominique a dit avoir en premier lieu dessiné les lacets en rouge pour ensuite dessiner le reste en noir. Son habituel éparpillement se manifeste donc ici  dans ce furtif changement de couleur. Elle  a également symbolisé  sa présence non pas avec une différence tranchée mais en rajoutant du blanc sur un des multiples traits noirs.Un symbole sur un autre symbole. Dominique semble s'occulter.
Elle n'a au départ dit que très peu de chose sur les lacets, et est très rapidement passé à l'explication du reste. La discontinuité des propos évoqués par  l’œuvre a été très limité, au même titre que sur l’œuvre elle même. Nous pouvons donc constater une certaine cohérence de l'ensemble, cohérence verbale et scripturale absente de presque la totalité de ses autres productions où l'éparpillement est de mise.
Ce continuum semble être induit par le support utilisé,ici une photocopie d'une partie de son corps qui la ramène à son corps lui même et à sa génétique. Nous retrouvons ce continuum dans   ses  réponses aux consignes de dessiner sans lever le crayon, à partir d'une lettre.  Dans le cas du «sans lever le crayon» il est peut être le résultat d'un état de fait physique qui rend impossible la rupture du geste, ce qui a fait un bateau oiseau. Pour ce qui est de la réponse à la  «photocopie» ( ou l'on pourra remarquer la prévalence des traits) il semble qu'elle soit le résultat d'un état de fait psychique  qui impose à Dominique la difficulté  de séparer  le corps  de  sa trace, la photocopie. Les signifiants y sont restés collés.Pour ce qui de la réponse donnée à la consigne de dessiner à partir d'une lettre, le continuum semble avoir trouvé son fil  dans ce qui relève du « pied de la lettre». Le fil étant le un qui conduit du A au Z de Zombi. Le continuum de la carte postale musicale est assuré quant à lui par  la répétition des petits traits,trait d'union, unis par les blancs qui les séparent. L'histoire qu'elle raconte est illisible par un autre, on ne peut plus unique, indivisible de ses signifiants car impossible à mettre en parole si ce n'est par elle même.
Cela semble ( Je ne comprend rien ou pas grand chose à Lacan) se rapporter à ce qui est en psychanalyse, le trait unaire(traduction par Jacques Lacan de «l’Einziger Zug»). C' est ce qui fonctionne comme support de la différence. Le trait unaire est ainsi une inscription, mais n’est pas une écriture au sens de l’écriture alphabétique. «la fonction du trait unaire  rôle de repère symbolique, précisément d'exclure que ce soient ni la similitude, ni donc non plus la différence qui se posent au principe de la différenciation.» wkp


Je demande à Dominique de venir à une prochaine séance avec une toile ainsi que de la peinture acrylique et une carte postale. Afin de l'aider dans son choix  je lui dit que je lui proposerai de la coller sur la toile et de la poursuivre, de la continuer en peinture. J'avais posé l’hypothèse que le temps nécessaire pour elle de choisir et  de mettre de sa poche pour  le matériel  la ferait rentrer dans un continuum qui serait poursuivi pendant l'acte de création pour la sortir de son«Je suis à un point A et je veux aller à un point B et youp, je pars ailleurs»
Le jour de la séance Dominique arrive avec son matériel  et trois cartes postales de cathédrales. Deux d'entre elles sont composées de plusieurs images et la troisième d'une seule. Après avoir reformulé la consigne je demande à Dominique de choisir l'une d'entre elle. Elle opte pour une carte postale composée de plusieurs images. Je lui demande la raison de son choix, elle dit que ça sera plus facile, qu'il y a plus de choses à dire. A ma demande de précision elle exprime le fait que le multiple lui offre plus de choses à penser  pour dessiner. Je lui rappelle que la consigne est de continuer l'image elle même et non pas de représenter ce à quoi elle lui fait penser. Cela la perturbe, dit qu'elle comprend mais qu'elle ni arrive pas, fait référence à des séances précédentes qui lui ont fait rencontrer des difficultés similaire. Je la rassure, lui dit que nous ne sommes pas là pour comprendre mais plus pour bricoler avec mais le fait qu'elle ne comprenne pas m'irrite et j'insiste ( «On ne parle pas de  mort, d'amour mais de la forme picturale» JP Klein). Je dispose alors sur la table un crayon et à coté de celui ci un tas de multiples objets hétéroclites et lui demande ce qu'elle choisirait si elle devait en continuer un dans une  cohérence de forme, de thème. Je donne des contre exemples comiques qui la font rire. Elle opte pour le tas d'objet mais semble toucher du doigt la complexité de le poursuivre. Je lui propose (ou impose) alors de travailler avec la carte postale composée d'une image, lui renouvelle la consigne, donne des contres exemples comiques et la laisse à son travail.
Gênée, désemparée ses premiers mots quand je la retrouve sont « Je n'ai pas respecté la consigne»et me raconte le pourquoi de ses dessins, par exemple la présence d'une guitare en référence au folklore. Je la redirige vers la consigne, elle y répond en disant qu'elle ne l'a pas respectée parce qu’elle a l'habitude de faire  «ce qu'elle veut».Cela  me surprend mais me fait quelque part un certain plaisir. Nous abordons ensemble la différence entre l'image et ce qu'elle lui représente. Elle manifeste un étonnement qui me fait penser à celui qu'elle a eu lorsqu'elle a découvert qu'un de ses modelage présentait plusieurs faces intéressantes. Je lui demande alors de revenir sur la carte postale, de me la décrire. Elle dit y voir le vert des arbres, le bleu du ciel. Je lui reformule la consigne et lui demande comment elle peut maintenant y répondre. Elle dit,sur le ton de l'évidence «en continuant le ciel avec du bleu et les arbres avec du vert». Je lui propose alors de poursuivre dans ce sens. Ce faisant elle exprime la peine qu'elle a de devoir recouvrir ces précédents dessins. Elle fait cependant  très attention aux détails, respecte les mouvements des branches dans la recherche d'un plus fort lien possible. La séance arrivant à son terme, je l’arrête et lui demande comment elle a vécu ces dernières minutes en rentrant dans la consigne. Elle me dit « c’était plus facile comme ça car je faisais la même chose « et de suite fait référence à ses tocs   «c’est facile de faire souvent la même chose mais  si on le fait trop souvent c’est très fatiguant, on peux devenir  fou».    

Dominique a eu besoin de cette répétition pour faire des petites boulettes d'argile dont l'assemblage l'a conduit à une représentation  imaginaire d'elle même. Elle a  également usé de cette répétition pour tracer une multitudes de petits traits qui lui a dicté son histoire. Son propos me surprend.
 Elle a pris conscience du décalage possible entre la chose  ( celle qui lui fait penser à) et son image qui la représente. Cette prise de conscience lui a permit de répéter mais cette fois en  innovant et construisant. L'association qu'elle a faite entre la facilité éprouvée en répondant, avec concentration, à la consigne et ses TOCS lui permettra peut être d'élaborer pour ces derniers autre chose que de la  souffrance ou de la folie. L'espace qu'elle a libéré en décollant la chose de son image peut peut être servir à cet effet.
La séance suivante Dominique a terminé son tableau avec la cohérence de l'abstraction et a presque totalement recouvert son travail de la séance précédente.  Je suis  étonné car je n'avais pas insisté sur  la consigne et elle y a répondu au delà de ce que j'en espérait, même si je sais que rien n'est à atteindre ou attendre.  Quand je lui demande ce qu'elle  pense de son tableau elle me fait part de la présence de son père qui était comme en arrière plan, présence plus paternelle et soutenante qu'artiste de référence. Elle  essaie de mettre en mots ce qu'elle ressent. « Je ne sais pas comment dire....», elle dit se sentir « perturbée» « étonnée», une trace jaune lui fait penser au soleil, une autre aux pavés de la ville, trouve son œuvre «intéressante»Elle me semble enfin là pour elle même. J'en suis ému.«Une chose est seulement là, où le mot faillit. C’est-à-dire que la Chose apparaît quand il n’y a pas le mot.» ( Christian Dubuis Santini)
«Entendre ce que je ne vois pas pour voir ce que je n'entends pas»( Christian Dubuis Santini dans lacan, nous et le réel)
«Il n'est pas à la beauté d'autres origines que la blessure, singulière,différente pour chacun,cachée ou visible.....»Jean Genet. « L'art thérapie permet de figurer, de colmater et de cacher à la fois cette blessure qui peut alors entrer en relation avec la blessure du thérapeute comme si une relation pouvait se faire d'inconscient à inconscient» JP Klein.».»Jean Oury aborde la question de la gestaltung ( d'où est issue la gestalt thérapie) qu'il traduit par enforme, sorte de mouvement, un processus d’élaboration qui fait qu'il y a de l'unicité( y-a-dl'un)(( On entend presque y a du lien)),un monde de fabrique permanente, un lieu de rassemblement»Nawal Saoussi dans la fabrique du soin sous la direction de Patrick Shemla


Pendant l'échange préliminaire Dominique aborde essentiellement  son désir de retravailler. Elle me fait par du fait que ce désir l'envahie, mélange de désirs et d'angoisse. L'échange terminé nous collons ensemble une grande feuille de papier sur le mur. Je lui propose la consigne «travail» et de profiter de l'espace dont elle dispose en mettant  à sa disposition de la peinture et des pinceaux. Elle a tracé de grands traits pour une œuvre qui ne manquait pas d'équilibre. Quand je lui demande de m'en parler elle me montre un endroit qui lui fait penser à un marteau mais aussi qu'elle avait commencé à écrire ses initiales pour ensuite les recouvrir. Nous échangeons sur l'harmonie des couleurs et des formes. Elle en dit que  les traits oranges, avec lequel elle avait commencé à écrire ses initiale, et les bleus, les derniers tracés  déséquilibrent l'ensemble et beaucoup d'autres choses encore. J'estime ne pas m'en souvenir assez, comme  toujours,vaste question que celle de la pertinence ou pas de la prise de notes en séances. Le souvenir que j'ai de notre échange est qu'il a été riche et accès autour de la qualité de l’œuvre  dont elle a même expliqué le déséquilibre comme le résultat d'une sortie de route qui ressemblait, à moins qu'elle ne l'ai dit, à « je n'ai pas pu m'en empêcher » Je lui propose alors d'intituler son travail en y inscrivant la consigne «travail». Cette écriture du sujet de la consigne vient valider et marquer par sa trace  la différence qu'elle a faite entre celui ci et elle même..



Analyse de l'accompagnement sur la consigne de la carte postale.

L'accompagnement offert par l'atelier, normalement destiné à rendre possible l'expression du «n'importe quoi», du «mine de rien», de la surprise, c'est trouvé  bouché,encombré,  par mon désir de rendre compte par écrit de son caractère sensible.  « L'explication de quoi que ce soit aboutit à mesure qu'elle s’achève à n'y laisser que des connexions signifiantes, à volatiliser ce qui l'animait c'est à dire la béance.»( Lacan). Y penser et y réfléchir n'est ni rêver, ni lâcher prise,ni écouter sa musicalité.Mon accompagnement a alors été pris entre des crochets, ceux du mirage trompeur  d'un vouloir croire pouvoir saisir quelque chose à présenter  pour  partager du compréhensible ici même.« Penser c'est toujours mettre en représentation et c'est donc toujours attendre quelque chose, même si nous n'avons pas conscience de l'obscur objet de notre désir» (André Green).   Cette chose a été l'incohérence tant et tant répétée. L'incompréhension de Dominique devant la consigne de la carte postale a fracturé mon seuil d'acceptation la concernant. Avec cette consigne j'ai quitté le chemin du sensible pour mettre au travail, avec la violence que porte ce mot, son invisible  cohérence. Je nous ai engagé dans cette fracture, cette coupure  afin d'y  résoudre ce qui était devenu alors, à force de répétition, mon problème..
J'ai cherché à instaurer de la cohérence donc à relier. Chemin faisant j'ai alors quelque part forcé Dominique, sous le masque de l' humour, à faire des liens de couleurs et de formes dans une démarche de répétition pour me sortir de l'angoisse de la répétition de l'éparpillement, de la répétition  et de l'éparpillement.
Entre lire et lier, délier et délire, une histoire d'agencement de lettres. C'est pourtant sans elles  que Dominique  a  tracé  son  histoire dans une  cohérence apportée par la régularité et la  répétition d'un même trait. «la répétition vient en place à, et en lieu de, la remémoration; la reproduction vient en place à, et en lieu de, la représentation»: «on répète au lieu de se souvenir, on reproduit au lieu de se représenter» André Green
Dans l' imaginaire, qui prend ici sa source dans la  multitude de la répétition du presque même, toute histoire est possible et cohérente car la logique ni fait pas sa loi, comme dans un rêve. La mise en place de la ponctuation, dont le but trompeur est de rendre la chose  intelligible, a alors fait apparaître le signe des crochet. Ce signe, qui  m'a interpellé, est la trace du premier passage de cet imaginaire muet au symbolique d'une possible parole. Nous pouvons entendre par  ce signe les «excusez moi je me suis trompé je n'ai pas pu m'en empêcher»de Dominique .
C'est dans l'usage fait du crochet en littérature que l'autre, si encombrant, est apparu au deuxième passage.Il est en effet pour moi difficilement envisageable que Dominique ait fait des crochets pour justement signifier l'autre,tout du moins de façon volontaire, sinon pourquoi aurait elle dit que c’était une erreur. Elle l'a cependant fait sous couvert d'une autre erreur mais cette fois  une erreur de place « ....c'est un signe mathématique...»,». Le symbole est donc un intrus  qui porte un deuxième intrus, comme un voleur qui se fait prendre en flagrant délit dans un autre appartement que celui qu'il pensait cambrioler. Pour préciser cette erreur de place Dominique a  dit qu'elle savait que les crochets étaient utilisés en littérature tout en ne se souvenant plus pour quelle usage. « j'ai aussi fait des parenthèses»
Son passage de l'imaginaire silencieux à celui d'une possible  parole a pour origine mon indisposition à l'écouter. «C'est des crochets» cet intrus,  a donc pour origine un manque, une frustration.   Concernant la carte postale, j'ai été frustré par l'intrusion de l' incompréhension de Dominique, cet intrus qui a fracturé mon seuil d'acceptation. Il a rendu impossible le passage du «Je fais ce que je veux»,justifié par l'incompréhension de la consigne par Dominique,  à son pouvoir  en dire ce qu'elle veut. C'est par le biais d'une  répétition de couleurs et de formes, qui ne pouvait alors plus être au service de l' explication sujette à l' éparpillement historique oralisé, que Dominique a réussi à tisser des liens avec la carte postale. Ce lien, enfin établi, l'a conduit à réaliser une œuvre abstraite non dénuée de cohérence et de charme. Il lui a également permis de pouvoir parler d'elle  a au travers de son œil d'artiste et non les voix dictées par son histoire au travers de la multiplication du même. «La mêmeté se dit en latin idem () implique une permanence, une stabilité et staticité de l'être, qui permet à tout instant de répondre à la question:«Qui suis-je?», d'énoncer la possibilité d'un «Je suis» au présent.Certaines modalités de l'expérience nous permettent de faire tenir cette mêmeté, tel que le nom, le métier,l'appartenance sociale().L'homme contracte des habitudes. D'abord innovation, puis sédimentation, qui devient une seconde nature(). Chaque habitude devient une disposition durable() à partir duquel s’opère une réidentification comme même. L'identité mêmeté rend hommage à un ordre. Sa pensée est l'organisation.« Il ne faut surtout pas faire d'histoire». Le moi de l'identité- mêmeté est sans multiplicité, sans discontinuité-sans fécondité. Le moi-mêmeté demeure un sujet où toute aventure s'épuise en destin. Demeure et se meurt. A l'opposé, pour l'identité-ipseité, penser,vivre et parler, c'est ce mettre en mouvement, c'est se dépasser. C'est interroger cet ordre, s'étonner qu'il soit là, se demander ce qui l'a rendu possible.()L'identité-ipséité est une identité dynamique, qui cherche, sans lien, à se lier à l'inconnu() C'est affirmer que l'autre ne revient pas toujours au même(). Il y a surgissement du nouveau et de l'étrangeté.L’étrangeté déçoit le même, le surprend.»Extraits de Bibliothérapie de Marc-Alain Ouaknin


                                                                                          A l'origine  
 
«C'est des crochets, excusez moi, je me suis trompée». Cette phrase Dominique l'a prononcée plus de deux ans après la première séance. Elle a été pour moi l’élément déclencheur de mon désir de tenter de donner dans l'écrit de ce parcours (qui se poursuit à ce jour ) la cohérence d'une historicité jusqu’alors invisible car traversée.
Ce sont au final ses propres mots «c'est des crochets»,  qualifiés d' erreur «excusez-moi, je me suis trompée», qui sont venus comme faire une marque, une coupure dans notre rencontre. Il y a eu un avant. Après son «Excusez moi je me suis trompé» est devenu le mien en ce bout du chemin où j'ai commencé à vouloir résoudre la chose en voulant la rendre compréhensible. Mais peut on, à supposer que quoique ce soi soit  à atteindre donc à attendre,faire autrement que de se tromper, que de faillir, avec pour seul soucis  un moindre mal.
Cette tromperie qui a dirigé l'accompagnement est peut être à l'origine de cet impossible  qu'elle a essayé de dire au sujet d' une œuvre qui a comme, enfin, échappée à une connexion historique.«Explorer la trace dans l approche psychanalytique permet ainsi de mettre en évidence une conception de l histoire et du temps propres à la subjectivité. Cette conception affirme que l histoire pour un sujet n est pas faite d une succession d événements, mais de traces réactivées ou pas par l ensemble des expériences vécues. Il s agit là de la logique temporelle du sujet de l inconscient. Cliniquement, cela veut dire que la cause du symptôme n appartient pas au passé, mais à un présent qui réinvestit le souvenir pour le projeter dans le futur. Cela nous indique que le symptôme, de même que la trace, est à envisager dans un devenir toujours indécidable, à la façon d une phrase qui ne délivre son sens que rétroactivement, c est-à-dire une fois qu elle est prononcée. »( Esthétique du symptôme:Quand la trace se fait désir de Luz Zapata  Reinert).



                                                                                   Hypothèse.
La voie de la chose qui ne peut cesser de se  dire ou de se taire car impossible à dire semble être la répétition. L'atelier d'art thérapie  lui offre la possibilité de se répéter en couleur, forme,  texture,  gestes qui  lui permet  de se dire de nouveau, encore et encore mais avec le nouveau propre à toute naissance.«Il s’agit de répéter de manière créative ce qui s’est dit afin que le sujet puisse s’emparer de la chose et en faire quelque chose pour lui-même.» ( Lacan, nous et le réel par Christian Dubuis Santini).
Chemin faisant la transformation de la chose s'éclipse sous et dans ce qui est à l’œuvre pour l’œuvre. Elle se trouve dans l’insaisissable «objet»mouvement qui la précède l’accompagne, la suit et ce dans une  invisible et imprévisible répétition qui n'est pas une stéréotypie mais  lieu de transformation pour aller au mieux.
Accompagner ce mouvement
«Est ce que vous savez des choses de moi en regardant mon travail?»
A cette question je répond simplement
«Je n'entend que ce que vous voulez bien m'en dire».
La réponse est plus complexe que cela dans la mesure ou la question se retourne dans un « Qu'est ce que je vois et ou entends  de moi en regardant votre travail?» Tentation, la recherche d'une réponse  créait un mouvement.
C'est ce  mouvement  qui est  à mettre au travail. L' énergie, consumée dans ce but laisse la place à un accompagnement au sein duquel «la chose à dire, à taire» peut ne pas cesser de s’essayer.
Fait surprenant en ce qui concerne Dominique ces essayages ont commencé à prendre consistance avec les crochets issues de sa carte postale musicale qui racontait encore et encore mais en silence son histoire. Ils ont peut être trouvé quelque chose au travers de l'usage d' une autre carte postale dont elle a réussi à répéter certains éléments. Elle en est ensuite  sortie  pour  accéder à cette autre chose proprement mystérieuse, la création,cet impossible à expliquer qui continue à faire avancer en nous nourrissant.
Les chemins parcourus dans ce processus créatif sont rétroactivement  tracés par les œuvres que la personne accompagnée dépose. Elles ont quelques choses du déchet. Elles sont, telle deux rangées d'arbres plus ou moins parallèles  qui dessinent un chemin ou des lumières qui, la nuit, balisent une piste, les petits cailloux blanc qu'un Petit Poucet a déposé pour répondre et en  répondant  à l'invitation à se perdre.  
«Au fond, le seul courage qui nous est demandé est de faire face à l'étrange, au merveilleux, à
l’inexplicable, chaque fois que nous le rencontrons. La peur de l'inexplicable n'a pas seulement appauvri l’existence de l'individu, mais encore les rapports d'hommes à hommes, qu'elle soustrait au fleuve des possibilités infinies, pour les abriter en quelques lieu sûr de la rive.»
( Lettre à un jeune poète de Rainer-Maria Rilke)


Il y a peu

Bien plus tard après la consigne de la carte postale je lui demande si elle veut « m'en dire plus concernant le lien qu'elle a fait entre la facilité de continuer la carte postale et ses tocs »Elle aborde alors celui qui consiste à ranger ses vêtements ou a en acheter et dépenser trop au point de ne plus pouvoir subvenir à ses besoins élémentaires dont la nourriture. Tout cela est accompagné de la présence «redresseuse de tord» de sa mère. Elle  associera ses tocs avec le plaisir de toucher les vêtements à ranger et à acheter.. avec une histoire de «raccommodage», de colliers et de  bracelets de perles qu'elle répare,de «rabibochage».Je lui fait remarquer qu'elle associe avec insistance ses tocs avec le touché. Elle s'en ai senti comme agressée, presque offusqué en me répondant « non, ce n'est pas ça, mon ancien psychiatre ( celui qui l'a accompagné pendant de nombreuses année) me l'a déjà dit, mais il ne faut pas trop m'écouter parce que souvent je dis des choses pour faire rire». Tout ces liens se sont fait en introduction de l'histoire suivante. Elle y racontait qu'elle avait fugué à plusieurs reprises de chez sa mère en raison d'une mésentente avec son beau-père qui lui laissait le sentiment d'être continuellement« dévalorisée », de jamais être « prise au sérieux ». Pour fuir cela elle se réfugiait  chez sa grand mère. Celle ci,centrée sur ses malheurs et dans une  situation matérielle difficile(« Elle avait une voiture, c’était son bien le plus précieux») ne semblait pas  en mesure de lui offrir l'écoute dont elle avait besoin.Elle rajoute qu'elle voulait aider sa grand mère en écoutant ses histoires de guerre d'Algérie et de religion et que chez elle« Ce n’était pas drôle». Dominique a dit que sa grand mère avait de grandes armoires pleines de vêtements ainsi qu'un atelier qui regorgeait d'outils et de pièces détachées.Elle aimait et passait beaucoup de temps à les  toucher et était envieuse de toute ces choses.
Dans son discours elle s'excuse souvent car elle ne s'estime pas clair dans ses propos. Elle est aussi désireuse de «précisions», et dans une recherche de «compréhension», de causalité. Je lui répond en substance que nous ne sommes pas ici pour, à supposer que cela soit possible,comprendre et chercher et trouver la cause mais que comprendre fait à l'origine référence à entendre. Nous ne sommes pas là pour causer, ce qui se dit du cri des perroquets et des pies, oiseaux qui excellent dans l'art de l'imitation.
«Ceux qui ne comprennent rien comprennent mieux que ceux qui comprennent mal»de Christian Dubuis Santini «  La seule chose sûre, c'est qu'il y a des choses qui vous font signe à quoi on ne comprends rien » Lacan
Afin de la faire rentrer dans autre chose que cette recherche de cause d'un problème qui se logerait dans la rationalisation de son histoire je pense au travail avec les encres de couleurs sur papier mouillé qu'elle a déjà expérimenté sans un certain plaisir.Cette technique impose des imprévus et la surprise. Ne  retrouvant pas les flacons d'encres je lui demande avec quoi elle souhaite s'exprimer. Elle choisi  sans hésiter la peinture. Quant au support elle décide de coller deux grandes feuilles entre elles .
Elle me demande la consigne.
J'imagine de suite  que son désir de retourner vers des représentations de multiples choses et personnages sans liens visibles entre eux est là, comme il l'a toujours été. Je lui met alors à disposition 3 pinceaux, un fin et deux très larges et lui donne la consigne.
« peignez ce que vous voulez en ne laissant plus apparaître de blanc de la feuille,». J'insiste sur le fait que la consigne principale est  de ne plus laisser visible de blanc de la feuille. Après quelques instants, la voyant utiliser uniquement le petit pinceau pour dessiner,je la lui rappelle ainsi que le fait qu'elle a environ 30 minutes pour terminer.
La séance arrivant à son terme je lui demande qu'elle était la consigne. Elle fait mine de ne pas l'avoir comprise, qu'elle n'a pas eu le temps puis  qu'elle n'avait pas les outils pour cela. Je lui rappelle la présence des deux larges pinceaux. Elle fini par dire, assez brutalement « J'ai fait ce que je voulais, ça m'a fait beaucoup de bien». Je lui montre  alors le travail qu'elle avait réalisé à partir de la carte postale. Elle me dit « Ce n'est pas pareil, j'avais quelque chose à continuer» Je lui répond «C'est tout à fait juste,et il y a un entre deux»
Sa réponse à la consigne n'est pas totalement fausse dans la mesure ou je lui avais aussi proposé de faire ce qu'elle voulait, ce qui n’était jamais arrivé dans mes consignes précédentes. Je pensais que celle de ne pas laisser de blanc, sur laquelle j'avais insistée, allait la faire rentrer dans autre chose que son habituelle représentation dans une multitude de dessins différents et déliés.Je me suis trompé. Cette erreur lui a peut être laissé une autorisation pour que  son « Je fais ce que je veux»se pose de  façon plus tranchée car alors comme moins interdit. Cette coupure porte en effet la marque de l'absence de l'habituel «Excusez moi, je me suis trompée». Son «ça m'a fait du bien» me rassure aussi quant à la façon dont elle à ressentie cette expérience, c'est déjà ça. Je ne sais plus ce quelle a répondu au  possible «entre deux» mais elle n'y a pas été indifférente et je l'ai perçu comme étant pour elle un champs de possible.

En cours de poursuite.

Merci beaucoup à vous de m'avoir lu, Dominique me semble aller mieux.

Depuis plusieurs semaines Dominique vient beaucoup plus régulièrement au GEM et y reste bien plus longtemps avec les autres. Elle ne demande presque plus  ce qu'elle peut y faire comme une nécessité qui  justifierait sa présence mais y fait un peu plus en lien avec les autres. Avant, si on ne lui donnait pas une activité elle nous quittait rapidement. J'ai l'occasion d'échanger avec d'autres professionnels qui l'accompagnent sur d'autres champs, ils ont remarqué une certaine différence, ne serait ce que le fait que Dominique leurs fait part de certaines choses inhabituelles, comme des fragments de son histoire, pour expliquer certaines difficultés. Quelques semaine après la dernière séance elle a eu la visite de sa fille et a été chez son fils. Quand elle m'en a parlé, hors atelier, ses émotions transperçaient. Elle a dit que son divorce, qui traîne depuis plusieurs années  allait avancer, que le bateau sur lequel elle avait vécu et failli mourir dans un incendie était enfin en vente et qu'elle avait été, accompagné de sa fille, donner une lettre de motivation à une entreprise pour retravailler. Dernièrement elle a quitté le GEM sans s'excuser. « Je vais rentrer, je suis un peu fatiguée »
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MessageSujet: Re: En faire toute une histoire   En faire toute une histoire EmptySam 23 Mar 2019 - 16:31

Bonjour Boris
Je vous cite.
"Comme vous tentez de la mener à écrire vous sentez que ce serait plus adulte pour elle et plus clair pour sa thérapie"
Je n'invite pas Dominique a s'exprimer par l’écrit au sein de l'atelier. Elle a été amené à le faire par le CMP qui réalise un journal pour lequel elle a écrit un article qu'elle m'avait montré en dehors de l'atelier. Votre remarque me permet justement de préciser que Dominique aime utiliser des chiffres ou des mots voir des phrases dans ses œuvres. Il a fallu beaucoup de séances pour qu'elle s'en passe et arriver à se décoller de réalisations narratives pour passer à une symbolisation artistique. ( cf par exemple la consigne de la carte postale à coller sur une toile et à poursuivre en peinture).
Pour ce qui est de la présence du père elle a parfaitement illustré son absence symbolique dans les dernières séances, absence symbolique du "Nom du père" de Lacan.
A ce sujet j’espère arriver, par le biais des prochains récits d'atelier que je posterai, à faire entendre quelque chose de ce que je rapproche de la complexité du principe de "forclusion du Nom du père" qui serait propre à la psychose...mais ce n'est pas une mince affaire ... Laughing

Merci de prendre le temps de me lire..J'ai moi même parfois des difficultés à me relire voir me re-comprendre alors j'imagine les autres...bobo la tête!!!!

..Mettre en mots des choses aussi complexes ne m'est pas facile. Aussi, si vous trouvez à un moment que c'est trop "oiseux ou abscons" n'hésitez pas à me le dire. Cela me permettra d'essayer, en m'appuyant sur ma pratique, de préciser ma pensée voir de rendre mon écrit plus compréhensible. Il est en effet aussi destiné à être partagé avec des personnes qui n'ont pas forcement de connaissance en art thérapie et psychanalyse.

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PS Je pense que mon prochain post apportera des réponses à certaines de vos questions.
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MessageSujet: Re: En faire toute une histoire   En faire toute une histoire EmptySam 23 Mar 2019 - 19:05

Dominique arrive en avance  à l'atelier avec son habituel peur d' être  en retard . Elle commence à parler, ne termine pas sa phrase pour rapidement  passer à un autre sujet puis dit «  Excusez moi, je n'ai pas respecté la consigne ». Ce propos m'interpelle. Je lui demande de quelle consigne elle parle car je n'en ai pas donnée. Dominique fait alors référence à la séance de la semaine passée. Elle signale que nous y avions abordé le fait   qu'elle pouvait se laisser aller à dire librement ce qui lui venait à l'esprit en essayant le  moins possible de se censurer , de garder un fil,et que justement elle venait de se rendre compte qu'elle venait de  faire le contraire.  Je lui  redéfinie alors  le mot consigne. Il  est donné pour impulser, tout en l'orientant quelque peu, l'action de créer et que je n'ai jamais utilisé le mot consigne en faisant référence à son temps de parole.
Dominique aborde de suite les difficultés qu'elle rencontre du fait qu'elle se laisse toujours  envahir. Elle se rend régulièrement chez une de ses voisines qui lui donne des vêtements qu'elle est heureuse d'avoir mais qui l'encombre. Elle parle de les lui rendre. Cette femme l'envahit aussi de ses histoires «intimes»qui sont, dit elle, difficiles à entendre. Elle raconte que quand elle devait aller à  la faculté sa mère lui avait acheté un sac en lui disant qu'elle en aurait besoin. Dominique dit qu'elle aurait préféré que sa mère lui dise qu'elle le lui offrait pour lui faire plaisir. Dominique dit souvent qu'elle ne résiste pas à acheter des sacs et que cela la met dans des difficultés financières.
Elle raconte que quand elle avait 7 ans, un animateur d'un centre aéré lui avait donné des coups de pieds parce qu’elle était moins active que les autres enfants. Elle explique cela par une fatigue rapide issue de son surpoids. Je lui demande si elle en avait parlé à quelqu'un. Elle dit en avoir parlé  à sa mère  et qu'elle lui a répondu que ce n’était pas grave, que c’était pour son bien. Elle évoque  le fait que c'est peut être à ce moment qu'elle est tombée malade.
Elle me demande si elle peut m'amener un tableau de son père pour me le montrer. Sa demande me heurte. Je lui répond, presque sur la défensive, que ce qui nous intéresse ici c'est ce qu'elle y dit et y fait et non les travaux de son père. Je me rend compte alors que mon propos  peut comporter quelque chose de violent à la fois dans l'intonation que j'ai utilisé et dans ce qu'elle peut y interpréter Je commence alors à lui expliquer  que ce n'est pas que les travaux de son père ne m’intéressent pas, loin de là.... Elle ne me laisse pas terminer ma défense et d'elle même ajoute « Je comprend, ce n'est pas l'endroit». Tout ce qu'elle me dit me fait penser au peu de place dont elle semble avoir bénéficié et dans les difficulté qu'elle semble depuis toujours avoir à en tenir une.
Je cherche une consigne qui fasse appel à cette notion de place, n'en trouve pas, juge cette démarche inappropriée , déplacée et repense au fait qu'elle s'est souvent excusée  d'avoir mis des lettres ou des chiffres dans ses œuvres ( Par exemple le 20 de la consigne « Ne pas laisser de blanc»). Je lui propose alors la consigne de transformer les chiffres de 1 à 9 en d'autres choses avec en plus la consigne de ne pas laisser de blanc.

Son œuvre me surprend. En lui donnant la consigne je pensais répondre à son besoin  de tracer des des  chiffres et ou lettres. Je pensais aussi répondre à son besoin  de faire plein de choses différentes pas forcement liées entre elles.
Les chiffres ont totalement  disparu dans un ensemble de traits qui présente un certain équilibre de formes et de couleurs
Je lui demande de la poursuivre en ne laissant pas de blanc, ce qui semble la contrarier. Je retrouve alors une œuvre qui présente toujours une certaine harmonie. Nous échangeons à son propos.Elle dit que la couleur orange sert de fond. Je lui fais par du fait que j'avais eu l'impression que ma demande de ne pas laisser de blanc l'avait contrariée. Elle ne confirme ni n'infirme mon sentiment qui la laisse comme indifférente mais dit, très enjouée qu'elle aime de plus en plus peindre et ce qu'elle fait en peinture, dit qu'elle aimerait peindre chez elle mais qu'elle ni arrivera pas, que ce ne serait pas la même chose. Elle souhaite la terminer à la prochaine séance.

«Excusez moi, je n'ai pas respecté la consigne».
Dominique estime par cette excuse  ne pas avoir satisfait  à une consigne imaginaire qui aurait été ainsi formulable« Je vous donne pour consigne de parler en vous censurant le moins possible afin de dérouler un peu plus librement ce qui vous traverse l'esprit».
Elle a pourtant expérimenté de très nombreuses consignes. Elle sait donc de quoi elle parle en utilisant ce mot, elle a vécu sa réalité. C'est donc une consigne imaginaire induite par le contenu d' une consigne réelle. Si je considère que le mot consigne est un contenant, un signifiant  qui exprime quelque chose d'une  réalité ( signifié) car vécu, elle y a mis un contenu ( signifié) imaginaire, fantasmé.  De cette façon elle s'est elle même et  pour elle même posée une consigne impossible à satisfaire. En effet  aucune  ne peut «libérer» et autoriser d'avantage la parole à suivre son cour et en limiter sa propre censure.  La consigne n'est donc pas un cadre respectable  du fait de la contradiction qu'elle comporte.
Nous pouvons, je crois, entendre que quelque part   cette contradiction  provient du fait que quelque chose  s'est déplacée d'une réalité ( expériences de la consigne) vers l'imaginaire ( une parole sans contrainte) et a donné comme résultat un entre deux. Cet entre deux  est comme cette  impression que nous avons parfois de ne plus savoir si nous avons rêvé avoir fait  quelque chose ou si nous l'avons fait dans la réalité.  Rêve et réalité se trouvent alors comme collés l'un à l'autre, telle une bille noire et une bille blanche n'en formant plus qu'une tout en gardant leurs couleurs respectives. Il y a aussi donc dans cette consigne imaginaire de l’inachèvement des processus du rêve  qui font que  la contradiction, la logique de l'opposition ni existe pas. En effet le processus du rêve est régi par des principes qui font que le blanc et le noir peuvent y être présent, à la fois séparés et dans du gris. Lorsque ce rêve se manifeste à notre conscience et que nous   l'évoquons nous le rattachons toujours à un événement vécu qui fait ressurgir le principe d'opposition. Tout cela m'autorise à proposer le fait que le mot ( signifiant) consigne posé par Dominique porte une part de  rêve ( signifié) qui a été déplacé avec lui.  

Ce déplacement concernerait donc le mot ( signifiant) consigne qui a toujours et uniquement été utilisé dans le cadre de la réalisation de l' œuvre.   Dominique a donc opéré  un déplacement  de quelque chose de la consigne  réservée au  faire de la création  sur celui du dire de la parole. La contradiction se situerait donc dans le contenant ( signifiant) imaginaire du mot  consigne qui ne peut pas posséder  son  signifié, ou le perd  en changeant de place, en passant du cadre de la création sur celui de la parole.Cette contradiction se fait  indépendamment  du signifié que Dominique y a  créé et acquit par son vécu en les mettant en pratique. Ce contenu issu d'une réalité vécu a été comme expurgé pour permettre le déplacement ou par ce déplacement.
La présence de l'excuse semble appuyer cette explication dans la mesure ou Dominique s' excuse très souvent de ne pas avoir respecté des consignes d'atelier sous prétexte d' une incompréhension ou d'un non entendu, d'un « Je n'ai pas pu m'en empêcher ». L'excuse est comme le seul élément qui a résisté au déplacement   du signifiant consigne du cadre de la création sur celui de la parole. Dominique s'excuse sans cesse.

La notion de place s'applique aussi au niveau temporel.
Les séances sont découpées en deux temps distincts,en premier celui de la parole puis vient celui de la création.La parole ne répond qu'à un cadre temporel, celui d'environ une demie heure, temporalité à l’intérieur de laquelle elle est libre et dont la seule coupure est celle que je pose pour y mettre un terme en ces termes « Bien, nous allons arrêter là pour aujourd'hui et passer à la création». Bien que d'autres coupures aient lieu pendant ce temps de parole  elles n'ont pas cette fonction unique de la clôturer.
Le processus de création n'a lui que très rarement à se plier à une consigne de temps car c'est la fin de la séance elle même qui en pose la limite, le coupe et l’œuvre peut être reprise la séance suivante ( Ce fait a une importance qui sera abordée plus loin).Dans le cas contraire la coupure  est intégrée à la consigne , telle que « La consigne est X et à la fin de la séance l’œuvre sera considérée comme achevée».
Le temps de création est quant à lui régie par de nombreux cadres   délivrés par la consigne qui, elle même parfois orientée par ce qu'il  a été dit dans le temps de parole,  pose d'autres obligations à satisfaire. Nous y trouvons les limites imposées par le médium utilisé, le thème, la surface disponible de la feuille, le cadre de la toile, la quantité d'argile,  tout ce avec quoi le processus de création   doit faire et tout les possibles qu'il offre cependant à l'imaginaire créatif.
Dominique, même si elle a choisi elle même sa toile, sa feuille, ses couleurs «ne peut pas y couper» et y expérimente ainsi et pourtant,dans un même  temps, le plaisir de le construire, de l'ouvrir, de le découvrir, de l'explorer  et de le remplir en lui faisant confiance pour se  laisser aller à créer
C'est dans ce temps non consigné, que l' imaginaire se travaille, se tisse  et se met à l'épreuve de la réalité de la consigne pour en sortir quelque chose d'une œuvre, à la façon du vers à soie s'entourant de son cocon à l’intérieur duquel il va se métamorphoser en papillon.
C'est ce contenant imaginaire auquel elle a donné de la consistance en réalisant  ses œuvres qu'elle a  transposé sur le temps de parole. Elle l'a fait en transformant le signifiant consigne en une œuvre alors que l’œuvre  est le résultat, aussi, de tout ce à quoi la présence de la consigne oblige. Ce serait comme si  le cocon, du fait du déplacement, se transformait en papillon .
Dans un registre similaire l'artiste Marcel Duchamp, en exposant un urinoir dans un musée change le regard que nous pouvons avoir sur cet objet quand nous l'y voyons. Placé dans un musée il ne nous dit plus du tout la même chose que s'il était à sa place pour y remplir sa fonction et ce déplacement vient perturber dans un même temps la place et la fonction du musée.

Comme nous l'avons souligné les retrouvailles avec l’œuvre sont possibles et facilitées  avec le fait qu'elle  attend son créateur qui peut la poursuivre. A supposer que l'on puisse mettre aussi sa parole en suspend pour la reprendre la semaine suivante, le faire serait contradictoire avec le fait qu'elle travaille à y rester libre, sans attache dans le temps qui lui est réservé. En tout cas il n'a jamais été question, à la fin du temps de parole, de dire que l'on allait en reprendre quelque chose la prochaine fois.
A contrario,dans ce temps d'une semaine qui sépare les séances  les choses dites ou non , les pensés peuvent continuer, inconsciemment ou pas, leurs cheminements alors que l’œuvre, elle, ne bougera  pas. ( Je dis cela sous réserve  que certaines techniques font que l’œuvre évolue en l'absence de son créateur et que l'avis du créateur sur son œuvre peut  évoluer dans cette intervalle d'une semaine qui sépare la séparation des retrouvailles). L'artiste peut aussi s'imaginer qu'il va, à la séance prochaine y apporter telle ou telle modification mais cet imaginaire devra faire avec ce qui a été fait. Ce n'est pas le cas de la parole.
Dominique  a  fait référence à ce qui s’était dit la semaine passée pour expliquer le comment de l’apparition de sa consigne.
Je pense que son « Excusez moi, je n'ai pas respecté la consigne »   s'est élaborée dans ce temps intermédiaire, cette coupure d'une semaine qui sépare le temps des séance mais aussi dans cette coupure qui sépare les deux temps d'une même séance.

Il me semble entendre dans tout cela une similitude avec  cet  entre deux,  cette coupure que l'on retrouve si souvent dans ses propos tels que « Je suis égoïste parce que j'ai besoin de m'occuper des autres» ou «J'ai besoin de soin parce que je n'ai pas la même maladie que les autres»  « Ma mère m'a insultée mais je ne sais pas si j'ai bien compris ce qu'elle m'a dit ou si je l'ai imaginé car une mère ne dit pas ça à son enfant» « Mon mari a jeté son alliance, ça m'a fait de la peine mais ce n'est pas grave, ce n’était qu'une alliance»et elle est contente de récupérer des vêtements qui pourtant l'encombrent. On retrouve aussi cette coupure quand elle ne cesse de passer du coq à l'âne.

Elle a dit qu'un animateur lui avait donné des coups de pieds parce qu’elle n’était pas assez vive car grosse et que sa mère lui aurait dit que ce n’était pas grave, que c’était pour son bien. N'y a t'il pas, dans cet entendu, une raison de se  coller au monde de la  contradiction voir de si intégrer pour y résister. N'est ce pas sa seule alternative pour,dans une  tentative désespérée,  se séparer définitivement, se couper d'une profonde douleur?

Dominique, en s'excusant de ne pas avoir respecté sa consigne,  a, dans le temps de création,comme créé une coupe de ses deux mains  pour récupérer  l'eau d'une source et s'y désaltérer. Elle veut l'utiliser  pour puiser un air, y trouver un espace qui lui permettrait de se laisser un peu plus aller à dire, à faire avec ses souffrances  comme elle a laissé filer son imaginaire pour créer ces œuvres. La coupe n'existe peut être pas en peinture, en argile mais Dominique y construit de plus en plus sa place, son trou. En me disant, face à mon opposition de la laisser me montrer une œuvre de son père« Je comprends, ce n'est pas l'endroit» elle consolide le contrat qui  lui laisse sa place.
Ah la la !!!quand les mots s'en mêlent, il me vient l'envie  de dire que c'est ce contrat diction qui fait que  c'est ça  et là qu'on signe pour prendre sa parole en main.

«C’est l’un des préjugés fondamentaux de la logique jusqu’alors en vigueur et de la représentation habituelle que la contradiction ne serait pas une détermination aussi essentielle et immanente que l’identité; pourtant, s’il était question d’ordre hiérarchique et que les deux déterminations étaient à maintenir fermement comme des déterminations séparées, la contradiction serait à prendre pour le plus profond et le plus essentiel, car, face à elle, l’identité est seulement la détermination de l’immédiat simple, de l’être mort, tandis que la contradiction est la racine de tout mouvement et de toute vitalité; c’est seulement dans la mesure où quelque chose a dans soi-même une contradiction qu’il se meut, a une tendance et une activité. (...) Quelque chose est donc vivant seulement dans la mesure où il contient dans soi la contradiction."Hegel "Science de la Logique"
Le vélo qui roule est un exemple de la dialectique des contradictions: il est instable et le conducteur le maintient stable en agissant sur sa dynamique: c’est parce qu’il roule qu’il se maintient tout en cherchant sans cesse à tomber...

La séance précédente m'avait interpellé sur de nombreux points. Dominique y avait dit souhaiter poursuivre sa peinture. Les pensées qui me poursuivent entre les deux ateliers me conduisent à cette idée, inverser le temps de parole avec celui de la création.
Je la propose à Dominique. Elle se met aussitôt en position de défensive. Elle a peur d'être privée de son temps de parole, dit que « ça lui fait du bien, qu'elle a besoin de parler, qu'elle en a besoin ». Je la rassure à plusieurs reprises en lui disant que ce temps est simplement déplacé, qu'elle peut me faire confiance sur le fait que j'y serai vigilant pour qu'il soit préservé.
Nous installons le matériel nécessaire et je la laisse avec son œuvre.
Je la retrouve environ 20 minutes après. Il lui reste encore du temps pour peindre. Elle se lève et veut nettoyer la table comme elle le fait en fin de séance. Je lui dis qu'elle a encore environ 30 minutes pour travailler sur sa peinture. Elle dit vouloir passer à autre chose. Je lui propose d' échanger sur son travail, elle y repère un certain  équilibre. Je le prend et le lui montre de loin, elle dit qu'il est agréable à regarder. Je lui demande si elle pense qu'il mériterait d'être encore travaillé. Elle parle alors de « fignolage », évoque le fait que ce mot porte quelque chose de péjoratif, puis que l'on peut fignoler une peinture qui fait appel au réalisme, que sa peinture ne vaut pas la peine de l'être. Elle parle ensuite de l'art brut, dit qu'elle a vu une exposition de telles œuvres en Suisse et que l'on voit le travail qu'elles ont demandé. Je lui demande alors ce qu'elle pourrait «fignoler» sur sa peinture. Elle me donne quelques exemples, je la laisse de nouveau à son travail.
Je la retrouve quelques minutes avant le début du temps de parole.Je lui fais remarquer que les chiffres ont totalement disparu. A cela elle répond que c'est peut être parce qu’elle a pu « se défouler en les faisant» Nous échangeons quelques mots autour des modifications qu'elle a apportées. Elle dit avoir rajouté des lignes en plus d'avoir accentué quelques couleurs. Elle remarque que son travail ne porte plus l’asymétrie de ses travaux précédents. Elle y voit un motif floral avec une fleur centrale entourée de couleurs et de formes qui vont bien avec elle.
Je clôture la séance créative et ouvre celui de la parole qui glisse très rapidement vers les propos suivants.
Elle dit avoir été très gâtée par ses parents, qu'elle avait tout ce qu'elle voulait car elle faisait des scènes pour l'obtenir. Elle parle d'une carte postale qu'elle a écrite pour un enfant  et que cela était «ridicule» car l'enfant ne savait pas lire. Je n'ai pas résisté à lui dire  que les  parents de cet enfant pouvaient la lui lire. Dans le même mouvement elle se trouve «ridicule» d'avoir, il y a longtemps,écrit un poème pour sa grand mère qui venait de décéder et qu'elle avait déposé dans sa tombe avec une rose. Elle dit qu'elle avait un jour voulu passer du temps seule avec sa fille.
Pour cela elle avait déposé son fils de 6 mois chez la mère de son mari. La grand mère, en le changeant, lui  touchait le sexe, vision qui l'avait fortement perturbée. Elle ajoute que cette personne a fait des séjours à l’hôpital psychiatrique de Prémontré, qu'elle aurait eu des relations sexuelles problématiques. Elle  évoque également ce jour ou, étant peu mobile en raison d'un accident, elle avait demandé à son fils de se rapprocher d'elle parce qu’elle avait envie de lui  faire un câlin. Alors qu'elle avait la tête posé sur son épaule elle a vue une personne ( je ne sais plus qui)qui  les a vue. Elle c'est alors dit qu'elle faisait quelque chose de pas bien avec son fils ( Elle avait déjà, il y a longtemps,évoqué le fait que son mari voulait avoir des relations sexuelles devant une fenêtre et qu'ils pouvaient être vu par leurs enfants, elle si était opposée ).
Elle évoque,ce n'est pas la première fois, le jour ou, dans le cadre de l'obtention du BAFA, elle a «secoué» un enfant qui l'exaspérait et que suite à cela elle n'a pas eu son diplôme. Elle parle de son fils qui était considéré très intelligent par une maîtresse. Dominique dit alors avoir voulu regarder «son crayon» juste avant de corriger en disant «ses devoirs» pour vérifier les dires de la maîtresse. Elle dit aussi qu'elle n'a pu donner que de l'affection à ses enfants.
Elle évoque une peinture qu'une amie lui a envoyée. Elle l'a remerciée d'une lettre en lui disant qu'elle était très jolie en précisant que c’était l'avis «d'une fille de peintre». Elle a terminé ses propos en disant qu'il fallait qu'elle voit un médecin, qu'elle ne se sentait pas bien.Il m'a fallu réitérer à plusieurs reprises que la séance était terminée pour aujourd'hui.

Je suis ressorti de la séance avec un sentiment étrange.

D'habitude les propos de Dominique sont décousus et épars, comme éclatés, fragmentés, multiples dans les sujets qu'ils évoquent, comme ses nombreuses créations artistiques. Là ils m'ont semblé,peut être car émotionnellement  plus difficiles à entendre,  plus fluides, trouvant une cohérence dans le fait qu'ils  tournaient, tournoyaient  autour de quelque chose de commun, un quelque chose qui a à voir avec l'enfance,la sexualité, l'absence. Elle avait déjà évoqué le sujet de la sexualité ( jeu sexuel avec un cousin sous le regard d'un oncle, tendance homosexuelle, violence sexuelle conjugale....)mais de façon bien plus discrète et parcimonieuse, en le dissimulant dans un flot de sujets totalement différents.
Le flot de parole a  été soutenu, entrecoupé de «Je ne sais pas pourquoi je vous dis ça» au lieu de «  J'ai l'impression de dire n'importe quoi mais... ». J'ai le sentiment qu'elle se débarrasse de quelque chose mais aussi que ses dires sont comme des papillons de nuit tournoyant autour d'une lumière.
J'y retrouve aussi son décalage affectif quand elle qualifie de «ridicule»le fait d'avoir  fait des choses qui ne sont que poésies et signes d'une grande sensibilité. Il en faut de la sensibilité pour écrire une lettre à un enfant qui ne sait pas lire comme il en faut aussi pour écrire  un poème un être cher décédé, sa grand mère, et le jeter, avec une rose, dans sa tombe le jour de son enterrement.
Sur quelle autre rive du même fleuve se trouvait elle quand elle a dit avoir voulu vérifier l'intelligence de son fils en regardant son crayon tout en disant dans le même temps qu'elle avait   ressentit un malaise en voyant la grand mère de celui ci  lui toucher le sexe?

J'ai évoqué ces séances en supervision. En parlant de son œuvre, et de ce que j'avais entendu ,la troublante similitude  entre le thème floral de sa peinture, la fleurs qui est en son centre, et le vrai prénom de Dominique, que je dois préserver, m'a «sauté aux oreilles».

Le fait d'avoir inversé le temps de parole avec le temps de création est peut être en partie responsable de cette parole moins éparpillée comme de cette réalisation si proche de Dominique. Cette inversion a également eu pour conséquence de limiter  le temps de parole car sa fin était posé  par la fin de notre rencontre hebdomadaire. En effet il est arrivé à plusieurs reprises qu'il déborde sur le temps de création.
En tout cas il me semble que l'ensemble de tout ça, ça colle un peu.

Dans la lettre de remerciements qu'elle a rédigée pour  la personne  qui lui a offert  une peinture Dominique  a eu besoin de conforter son jugement sur l’œuvre en précisant que c'était « L'avis d'une fille de peintre», peintre qui est son père décédé.
Nous pouvons nous poser la question de savoir en quoi le fait d'être la fille d'un peintre lui permettrait de donner plus de «véracité» à son jugement sur une peinture. Cela peut relever de son habituel   manque d'assurance.
Cependant le fait que Dominique se donne, par  cette filiation, l'autorisation d'émettre un jugement de valeur semble plus envisageable.
«Je suis la fille d'un peintre donc je peux m'autoriser à émettre un avis sur une peinture» laisse en effet  entendre quelque chose de plus contigu  que «Je suis la fille d'un peintre donc je peux dire que cette œuvre est jolie».
Pour la première on peut lier l'autorisation qu'elle se donne  à une prédestination héréditaire, inéluctable comme  dans « Je suis la fille d'un malade donc je suis malade», «Je suis fille d'artiste donc artiste moi même et  ce titre m'autorise à».(Son père souffrait de troubles psychiques)
Pour la deuxième le lien entre « Je suis la fille d'un peintre » et «donc je peux me permettre de dire que cette œuvre est jolie» est plus distendu car historique comme pour « Je suis la fille d'un peintre donc mon père m'a initié à la peinture  donc j'aime la peinture donc j'ai une expérience et des connaissances dans ce domaine pour... »

Les structures des deux phrases se ressemblent dans la faille qui y est présente . Cependant la faille héréditaire supprime celle de l'historique dans le sens ou elle est entièrement subi. Reste à savoir ce qui relève du vécu et de l'héréditaire. Il y aura toujours la faille d'un non dit, d'un impossible à dire.

Beaucoup de propos de Dominique comporte cette faille qui laisse entendre de l'incohérence et elle  a très souvent  fait référence à son père artiste pour dévaloriser son travail au sein de l'atelier. C'est certainement pour cela que son  «C'est l'avis d'une fille de peintre»m'a mis la «puce à l'oreille»

Cette lettre de remerciement se rapproche  du poème qu'elle a écrit à sa grand mère décédée et à la carte postale destinée à l'enfant qui ne savait pas lire.
Dominique m'a dit avoir écrit à quelqu'un d'autre« c'est l'avis d'une fille de peintre»,elle a écrit et parlé au nom de son défunt père comme elle a écrit un poème et une carte postale à des personnes qui ne pouvaient pas les lire.  
«C'est l'avis d'une fille de peintre»  signe de façon artistique  l'absence de symbolisation du nom du père.
Par le biais d'une peinture elle parle en son nom, pour lui permettre de prendre sa parole. Dominique porte la faille constitutive à l'absence de son père. Pour la combler elle l'imagine à même de lui donner un pouvoir qu'il ne pouvait pas avoir de son vivant mais que sa mort lui donne, être.
Par là Dominique manifeste une impossibilité à faire avec la réalité car le « Nom du père » n'est pas symbolisé dans «l'avis d'une  fille de peintre».
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MessageSujet: Re: En faire toute une histoire   En faire toute une histoire EmptyDim 24 Mar 2019 - 1:42

je vous cite


Dominique a beaucoup de difficultés, malgré une douce insistance  ( ce qui est peut être une erreur de ma part) à  ne pas utiliser de signes littéraires ou mathématiques dans ses œuvres.

c'est de cette incitation ou douce insistance dont je parlais^^
mais j'avais mal compris le "ne pas utiliser" c'est donc peut être une douce erreur car je crois que cela ne lui ferait pas de mal de verbaliser par l'écrit littéraire sans besoin de mathématique à priori je vous l'accorde lol
mais elle peut écrire hors séances tout en continuant ses ateliers d'arts plastiques etc avec vous

sinon ce que ça m'évoque de plus c'est que l'écriture l'aiderait aussi si jamais vous parlez de forclusion du nom du père ou de ce genre, car vous nous menez sur le terrain de la psychose il semblerait, et cela confirme ce que je pense, l'abstraction picturale ne doit pas trop l'aider à sortir de ce noyau si il y a donc une structure telle que vous la décrivez. Comment poseriez vous un diagnostic précis sur cette patiente? vous personnellement et des tiers aussi?

Je pense que vos ateliers dans tous les cas sont thérapeutiques c'est juste que c'est symbolique et que selon sa pathologie le symbolique reste flou.
L'art permet aux mieux portants de distinguer le réel du symbolique justement. On dessine une pipe on voit que c'est juste un dessin. Mais les psychotiques eux ne voient pas du même œil que nous. Ils y voient une pipe comme si elle était réelle.
Ce pourquoi Freud disait bien que l'art permet d'accéder au réel en ses termes, en ce sens l'art n'induit aucunement de psychose, tout au contraire, mais si la psychose est dans une personne tel un noyau, une structure: alors quelles conséquences? Un névrosé distinguera bien que le film n'est que fiction mais le psychotique n'a pas cette aptitude.

Et là comme vous diriez on aborde les terrains des structures.

Du Diagnostic. Quelle aubaine j'adore ça ^^



leclere a écrit:
Bonjour Boris ( lol là vous me flattez mon cher mdr )
Je vous cite.
"Comme vous tentez de la mener à écrire vous sentez que ce serait plus adulte pour elle et plus clair pour sa thérapie"
Je n'invite pas Dominique a s'exprimer par l’écrit au sein de l'atelier. Elle a été amené à le faire par le CMP qui réalise un journal pour lequel elle a écrit un article qu'elle m'avait montré en dehors de l'atelier. Votre remarque me permet justement de préciser que Dominique aime utiliser des chiffres ou des mots voir des phrases dans ses œuvres. Il a fallu beaucoup de séances pour qu'elle  s'en passe  et arriver à se décoller de réalisations narratives pour passer à une symbolisation artistique. ( cf par exemple la consigne de la carte postale à coller sur une toile et à poursuivre en peinture).
Pour ce qui est de la présence du père elle a parfaitement illustré son absence symbolique dans les dernières séances, absence symbolique du "Nom du père" de Lacan.
A ce sujet j’espère arriver, par le biais des prochains récits d'atelier que je posterai, à faire entendre quelque chose de ce que je rapproche  de la complexité du principe de "forclusion du Nom du père" qui serait propre à la psychose...mais ce n'est pas une mince affaire ... Laughing

Merci de prendre le temps de me lire..J'ai moi même parfois des difficultés à me relire voir me re-comprendre alors j'imagine les autres...bobo la tête!!!!

..Mettre en mots des choses aussi complexes ne m'est pas facile. Aussi, si vous trouvez à un moment que c'est trop "oiseux ou abscons" n'hésitez pas à me le dire. Cela me permettra d'essayer, en m'appuyant sur ma pratique, de préciser ma pensée voir de rendre mon écrit plus compréhensible. Il est en effet aussi destiné à être partagé avec des personnes qui n'ont pas forcement de connaissance en art thérapie et psychanalyse.

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PS Je pense que mon prochain post apportera des réponses à certaines de vos questions.
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MessageSujet: Re: En faire toute une histoire   En faire toute une histoire EmptyDim 14 Avr 2019 - 23:08

Je suis de retour sur votre page!
Alors je trouve que vous avez beaucoup de rigueur et d'investissement à décrire ce cas, et votre travail afférent.
Je vous en félicite.
Le seul conseil que je peux vous donner c'est d'aérer par des parties votre étude de cas, cela donnera un aspect plus lisible.
Tel un plan structuré. ( avec des numéros si vous voulez Wink )
Vous n'êtes pas forcé de condenser la longueur mais juste faire des paragraphes avec des titres par exemple. ( au lieu de juste aller à la ligne à chaque fois )
C'est juste une suggestion mais c'est parfait déjà comme ça.
J'ai perçu entre autres, de ce que l'on a déjà évoqué, une faille étant une névrose familiale il semblerait, à l'origine peut être d'autres troubles consécutifs à son enfance et vécu comme vous le stipulez.
Son temps de parole est essentiel et thérapeutique et pour reprendre la psychanalyse et sa méthode je dirais que c'est à travers cette association libre d'idées qu'elle se soigne comme tout patient(e) par la verbalisation donc.
Dans l'art on verbalise aussi donc aucun souci cela va dans le même sens mais par des voies/VOIX différentes ( verbalisation écrite et orale, verbalisation picturale par exemple même si cela reste plus abstrait et pas ma spécialité Smile etc. )
Entre deux séances, en psychanalyse, comme dans votre thérapie ici, l'association libre d'idées ne cesse pas.
Le temps de parole libre ne cesse pas entre deux séances, il subsiste, évolue, et justement c'est aussi un temps nécessaire pour le patient qui a le recul dont il a besoin pour prendre conscience, faire des liens.
Le temps de la séance est un temps libre dans le sens où il est introduit dans un but de défouler au lieu de refouler, c'est un temps donc et un espace comme dans l'atelier, où le patient se vide, se lâche ( lâcher prise ) et surtout un temps d'écoute, où un thérapeute l'écoute.
La confidentialité permet au patient de se confier en toute sécurité.
On peut dire que le patient paye pour être entendu.
C'est parfois le seul temps où le patient peut parler et parfois la seule personne qui se soucie de lui ( le psy ).
Ce ne sera jamais le travail de la famille le rôle et la fonction d'un psychothérapeute.
Ce pourquoi les gens la plupart du temps lorsqu'ils se confient à un psy ont l'impression de pouvoir se confier comme si personne avant le psy n'avait jamais écouté leur souffrance.
C'est très important et c'est tout l'intérêt de nos métiers.
Permettre aux patients de s'écouter, d'être écoutés, de s'exprimer librement tout en associant leurs idées sans contrôle.
Permettre au patient de se comprendre et d'être compris sans malentendu.
La consigne d'un atelier comme vous l'indiquez n'est pas question de censure mais juste de base telle une thématique d'écriture.
Vous pouvez dire à mille personnes d'écrire sur la Mer chacun aura un texte différent d'où l'intérêt.
Car le vécu comme vous dites est individuel, donc exceptionnel. ( sans généralité )
Les parents sont responsables de l'éducation, parfois en cause des maladies des enfants, mais on ne peut pas leur reprocher de ne pas être le psy de leur progéniture, attendu que justement ce n'est pas leur rôle non plus.
Avec la consigne de l'atelier vous posez un cadre.
Un cadre thérapeutique dont elle a besoin pour évacuer au fur et à mesure, faire sortir le mal qu'elle a en elle.
( elle a accumulé des traumas = névrose traumatique )

Bravo pour votre travail  Monsieur


leclere a écrit:
Dominique arrive en avance  à l'atelier avec son habituel peur d' être  en retard . Elle commence à parler, ne termine pas sa phrase pour rapidement  passer à un autre sujet puis dit «  Excusez moi, je n'ai pas respecté la consigne ». Ce propos m'interpelle. Je lui demande de quelle consigne elle parle car je n'en ai pas donnée. Dominique fait alors référence à la séance de la semaine passée. Elle signale que nous y avions abordé le fait   qu'elle pouvait se laisser aller à dire librement ce qui lui venait à l'esprit en essayant le  moins possible de se censurer , de garder un fil,et que justement elle venait de se rendre compte qu'elle venait de  faire le contraire.  Je lui  redéfinie alors  le mot consigne. Il  est donné pour impulser, tout en l'orientant quelque peu, l'action de créer et que je n'ai jamais utilisé le mot consigne en faisant référence à son temps de parole.
Dominique aborde de suite les difficultés qu'elle rencontre du fait qu'elle se laisse toujours  envahir. Elle se rend régulièrement chez une de ses voisines qui lui donne des vêtements qu'elle est heureuse d'avoir mais qui l'encombre. Elle parle de les lui rendre. Cette femme l'envahit aussi de ses histoires «intimes»qui sont, dit elle, difficiles à entendre. Elle raconte que quand elle devait aller à  la faculté sa mère lui avait acheté un sac en lui disant qu'elle en aurait besoin. Dominique dit qu'elle aurait préféré que sa mère lui dise qu'elle le lui offrait pour lui faire plaisir. Dominique dit souvent qu'elle ne résiste pas à acheter des sacs et que cela la met dans des difficultés financières.
Elle raconte que quand elle avait 7 ans, un animateur d'un centre aéré lui avait donné des coups de pieds parce qu’elle était moins active que les autres enfants. Elle explique cela par une fatigue rapide issue de son surpoids. Je lui demande si elle en avait parlé à quelqu'un. Elle dit en avoir parlé  à sa mère  et qu'elle lui a répondu que ce n’était pas grave, que c’était pour son bien. Elle évoque  le fait que c'est peut être à ce moment qu'elle est tombée malade.
Elle me demande si elle peut m'amener un tableau de son père pour me le montrer. Sa demande me heurte. Je lui répond, presque sur la défensive, que ce qui nous intéresse ici c'est ce qu'elle y dit et y fait et non les travaux de son père. Je me rend compte alors que mon propos  peut comporter quelque chose de violent à la fois dans l'intonation que j'ai utilisé et dans ce qu'elle peut y interpréter Je commence alors à lui expliquer  que ce n'est pas que les travaux de son père ne m’intéressent pas, loin de là.... Elle ne me laisse pas terminer ma défense et d'elle même ajoute « Je comprend, ce n'est pas l'endroit». Tout ce qu'elle me dit me fait penser au peu de place dont elle semble avoir bénéficié et dans les difficulté qu'elle semble depuis toujours avoir à en tenir une.
Je cherche une consigne qui fasse appel à cette notion de place, n'en trouve pas, juge cette démarche inappropriée , déplacée et repense au fait qu'elle s'est souvent excusée  d'avoir mis des lettres ou des chiffres dans ses œuvres ( Par exemple le 20 de la consigne « Ne pas laisser de blanc»). Je lui propose alors la consigne de transformer les chiffres de 1 à 9 en d'autres choses avec en plus la consigne de ne pas laisser de blanc.

Son œuvre me surprend. En lui donnant la consigne je pensais répondre à son besoin  de tracer des des  chiffres et ou lettres. Je pensais aussi répondre à son besoin  de faire plein de choses différentes pas forcement liées entre elles.
Les chiffres ont totalement  disparu dans un ensemble de traits qui présente un certain équilibre de formes et de couleurs
Je lui demande de la poursuivre en ne laissant pas de blanc, ce qui semble la contrarier. Je retrouve alors une œuvre qui présente toujours une certaine harmonie. Nous échangeons à son propos.Elle dit que la couleur orange sert de fond. Je lui fais par du fait que j'avais eu l'impression que ma demande de ne pas laisser de blanc l'avait contrariée. Elle ne confirme ni n'infirme mon sentiment qui la laisse comme indifférente mais dit, très enjouée qu'elle aime de plus en plus peindre et ce qu'elle fait en peinture, dit qu'elle aimerait peindre chez elle mais qu'elle ni arrivera pas, que ce ne serait pas la même chose. Elle souhaite la terminer à la prochaine séance.

«Excusez moi, je n'ai pas respecté la consigne».
Dominique estime par cette excuse  ne pas avoir satisfait  à une consigne imaginaire qui aurait été ainsi formulable« Je vous donne pour consigne de parler en vous censurant le moins possible afin de dérouler un peu plus librement ce qui vous traverse l'esprit».
Elle a pourtant expérimenté de très nombreuses consignes. Elle sait donc de quoi elle parle en utilisant ce mot, elle a vécu sa réalité. C'est donc une consigne imaginaire induite par le contenu d' une consigne réelle. Si je considère que le mot consigne est un contenant, un signifiant  qui exprime quelque chose d'une  réalité ( signifié) car vécu, elle y a mis un contenu ( signifié) imaginaire, fantasmé.  De cette façon elle s'est elle même et  pour elle même posée une consigne impossible à satisfaire. En effet  aucune  ne peut «libérer» et autoriser d'avantage la parole à suivre son cour et en limiter sa propre censure.  La consigne n'est donc pas un cadre respectable  du fait de la contradiction qu'elle comporte.
Nous pouvons, je crois, entendre que quelque part   cette contradiction  provient du fait que quelque chose  s'est déplacée d'une réalité ( expériences de la consigne) vers l'imaginaire ( une parole sans contrainte) et a donné comme résultat un entre deux. Cet entre deux  est comme cette  impression que nous avons parfois de ne plus savoir si nous avons rêvé avoir fait  quelque chose ou si nous l'avons fait dans la réalité.  Rêve et réalité se trouvent alors comme collés l'un à l'autre, telle une bille noire et une bille blanche n'en formant plus qu'une tout en gardant leurs couleurs respectives. Il y a aussi donc dans cette consigne imaginaire de l’inachèvement des processus du rêve  qui font que  la contradiction, la logique de l'opposition ni existe pas. En effet le processus du rêve est régi par des principes qui font que le blanc et le noir peuvent y être présent, à la fois séparés et dans du gris. Lorsque ce rêve se manifeste à notre conscience et que nous   l'évoquons nous le rattachons toujours à un événement vécu qui fait ressurgir le principe d'opposition. Tout cela m'autorise à proposer le fait que le mot ( signifiant) consigne posé par Dominique porte une part de  rêve ( signifié) qui a été déplacé avec lui.  

Ce déplacement concernerait donc le mot ( signifiant) consigne qui a toujours et uniquement été utilisé dans le cadre de la réalisation de l' œuvre.   Dominique a donc opéré  un déplacement  de quelque chose de la consigne  réservée au  faire de la création  sur celui du dire de la parole. La contradiction se situerait donc dans le contenant ( signifiant) imaginaire du mot  consigne qui ne peut pas posséder  son  signifié, ou le perd  en changeant de place, en passant du cadre de la création sur celui de la parole.Cette contradiction se fait  indépendamment  du signifié que Dominique y a  créé et acquit par son vécu en les mettant en pratique. Ce contenu issu d'une réalité vécu a été comme expurgé pour permettre le déplacement ou par ce déplacement.
La présence de l'excuse semble appuyer cette explication dans la mesure ou Dominique s' excuse très souvent de ne pas avoir respecté des consignes d'atelier sous prétexte d' une incompréhension ou d'un non entendu, d'un « Je n'ai pas pu m'en empêcher ». L'excuse est comme le seul élément qui a résisté au déplacement   du signifiant consigne du cadre de la création sur celui de la parole. Dominique s'excuse sans cesse.

La notion de place s'applique aussi au niveau temporel.
Les séances sont découpées en deux temps distincts,en premier celui de la parole puis vient celui de la création.La parole ne répond qu'à un cadre temporel, celui d'environ une demie heure, temporalité à l’intérieur de laquelle elle est libre et dont la seule coupure est celle que je pose pour y mettre un terme en ces termes « Bien, nous allons arrêter là pour aujourd'hui et passer à la création». Bien que d'autres coupures aient lieu pendant ce temps de parole  elles n'ont pas cette fonction unique de la clôturer.
Le processus de création n'a lui que très rarement à se plier à une consigne de temps car c'est la fin de la séance elle même qui en pose la limite, le coupe et l’œuvre peut être reprise la séance suivante ( Ce fait a une importance qui sera abordée plus loin).Dans le cas contraire la coupure  est intégrée à la consigne , telle que « La consigne est X et à la fin de la séance l’œuvre sera considérée comme achevée».
Le temps de création est quant à lui régie par de nombreux cadres   délivrés par la consigne qui, elle même parfois orientée par ce qu'il  a été dit dans le temps de parole,  pose d'autres obligations à satisfaire. Nous y trouvons les limites imposées par le médium utilisé, le thème, la surface disponible de la feuille, le cadre de la toile, la quantité d'argile,  tout ce avec quoi le processus de création   doit faire et tout les possibles qu'il offre cependant à l'imaginaire créatif.
Dominique, même si elle a choisi elle même sa toile, sa feuille, ses couleurs «ne peut pas y couper» et y expérimente ainsi et pourtant,dans un même  temps, le plaisir de le construire, de l'ouvrir, de le découvrir, de l'explorer  et de le remplir en lui faisant confiance pour se  laisser aller à créer
C'est dans ce temps non consigné, que l' imaginaire se travaille, se tisse  et se met à l'épreuve de la réalité de la consigne pour en sortir quelque chose d'une œuvre, à la façon du vers à soie s'entourant de son cocon à l’intérieur duquel il va se métamorphoser en papillon.
C'est ce contenant imaginaire auquel elle a donné de la consistance en réalisant  ses œuvres qu'elle a  transposé sur le temps de parole. Elle l'a fait en transformant le signifiant consigne en une œuvre alors que l’œuvre  est le résultat, aussi, de tout ce à quoi la présence de la consigne oblige. Ce serait comme si  le cocon, du fait du déplacement, se transformait en papillon .
Dans un registre similaire l'artiste Marcel Duchamp, en exposant un urinoir dans un musée change le regard que nous pouvons avoir sur cet objet quand nous l'y voyons. Placé dans un musée il ne nous dit plus du tout la même chose que s'il était à sa place pour y remplir sa fonction et ce déplacement vient perturber dans un même temps la place et la fonction du musée.

Comme nous l'avons souligné les retrouvailles avec l’œuvre sont possibles et facilitées  avec le fait qu'elle  attend son créateur qui peut la poursuivre. A supposer que l'on puisse mettre aussi sa parole en suspend pour la reprendre la semaine suivante, le faire serait contradictoire avec le fait qu'elle travaille à y rester libre, sans attache dans le temps qui lui est réservé. En tout cas il n'a jamais été question, à la fin du temps de parole, de dire que l'on allait en reprendre quelque chose la prochaine fois.
A contrario,dans ce temps d'une semaine qui sépare les séances  les choses dites ou non , les pensés peuvent continuer, inconsciemment ou pas, leurs cheminements alors que l’œuvre, elle, ne bougera  pas. ( Je dis cela sous réserve  que certaines techniques font que l’œuvre évolue en l'absence de son créateur et que l'avis du créateur sur son œuvre peut  évoluer dans cette intervalle d'une semaine qui sépare la séparation des retrouvailles). L'artiste peut aussi s'imaginer qu'il va, à la séance prochaine y apporter telle ou telle modification mais cet imaginaire devra faire avec ce qui a été fait. Ce n'est pas le cas de la parole.
Dominique  a  fait référence à ce qui s’était dit la semaine passée pour expliquer le comment de l’apparition de sa consigne.
Je pense que son « Excusez moi, je n'ai pas respecté la consigne »   s'est élaborée dans ce temps intermédiaire, cette coupure d'une semaine qui sépare le temps des séance mais aussi dans cette coupure qui sépare les deux temps d'une même séance.

Il me semble entendre dans tout cela une similitude avec  cet  entre deux,  cette coupure que l'on retrouve si souvent dans ses propos tels que « Je suis égoïste parce que j'ai besoin de m'occuper des autres» ou «J'ai besoin de soin parce que je n'ai pas la même maladie que les autres»  « Ma mère m'a insultée mais je ne sais pas si j'ai bien compris ce qu'elle m'a dit ou si je l'ai imaginé car une mère ne dit pas ça à son enfant» « Mon mari a jeté son alliance, ça m'a fait de la peine mais ce n'est pas grave, ce n’était qu'une alliance»et elle est contente de récupérer des vêtements qui pourtant l'encombrent. On retrouve aussi cette coupure quand elle ne cesse de passer du coq à l'âne.

Elle a dit qu'un animateur lui avait donné des coups de pieds parce qu’elle n’était pas assez vive car grosse et que sa mère lui aurait dit que ce n’était pas grave, que c’était pour son bien. N'y a t'il pas, dans cet entendu, une raison de se  coller au monde de la  contradiction voir de si intégrer pour y résister. N'est ce pas sa seule alternative pour,dans une  tentative désespérée,  se séparer définitivement, se couper d'une profonde douleur?

Dominique, en s'excusant de ne pas avoir respecté sa consigne,  a, dans le temps de création,comme créé une coupe de ses deux mains  pour récupérer  l'eau d'une source et s'y désaltérer. Elle veut l'utiliser  pour puiser un air, y trouver un espace qui lui permettrait de se laisser un peu plus aller à dire, à faire avec ses souffrances  comme elle a laissé filer son imaginaire pour créer ces œuvres. La coupe n'existe peut être pas en peinture, en argile mais Dominique y construit de plus en plus sa place, son trou. En me disant, face à mon opposition de la laisser me montrer une œuvre de son père« Je comprends, ce n'est pas l'endroit» elle consolide le contrat qui  lui laisse sa place.
Ah la la !!!quand les mots s'en mêlent, il me vient l'envie  de dire que c'est ce contrat diction qui fait que  c'est ça  et là qu'on signe pour prendre sa parole en main.

«C’est l’un des préjugés fondamentaux de la logique jusqu’alors en vigueur et de la représentation habituelle que la contradiction ne serait pas une détermination aussi essentielle et immanente que l’identité; pourtant, s’il était question d’ordre hiérarchique et que les deux déterminations étaient à maintenir fermement comme des déterminations séparées, la contradiction serait à prendre pour le plus profond et le plus essentiel, car, face à elle, l’identité est seulement la détermination de l’immédiat simple, de l’être mort, tandis que la contradiction est la racine de tout mouvement et de toute vitalité; c’est seulement dans la mesure où quelque chose a dans soi-même une contradiction qu’il se meut, a une tendance et une activité. (...) Quelque chose est donc vivant seulement dans la mesure où il contient dans soi la contradiction."Hegel "Science de la Logique"
Le vélo qui roule est un exemple de la dialectique des contradictions: il est instable et le conducteur le maintient stable en agissant sur sa dynamique: c’est parce qu’il roule qu’il se maintient tout en cherchant sans cesse à tomber...

La séance précédente m'avait interpellé sur de nombreux points. Dominique y avait dit souhaiter poursuivre sa peinture. Les pensées qui me poursuivent entre les deux ateliers me conduisent à cette idée, inverser le temps de parole avec celui de la création.
Je la propose à Dominique. Elle se met aussitôt en position de défensive. Elle a peur d'être privée de son temps de parole, dit que « ça lui fait du bien, qu'elle a besoin de parler, qu'elle en a besoin ». Je la rassure à plusieurs reprises en lui disant que ce temps est simplement déplacé, qu'elle peut me faire confiance sur le fait que j'y serai vigilant pour qu'il soit préservé.
Nous installons le matériel nécessaire et je la laisse avec son œuvre.
Je la retrouve environ 20 minutes après. Il lui reste encore du temps pour peindre. Elle se lève et veut nettoyer la table comme elle le fait en fin de séance. Je lui dis qu'elle a encore environ 30 minutes pour travailler sur sa peinture. Elle dit vouloir passer à autre chose. Je lui propose d' échanger sur son travail, elle y repère un certain  équilibre. Je le prend et le lui montre de loin, elle dit qu'il est agréable à regarder. Je lui demande si elle pense qu'il mériterait d'être encore travaillé. Elle parle alors de « fignolage », évoque le fait que ce mot porte quelque chose de péjoratif, puis que l'on peut fignoler une peinture qui fait appel au réalisme, que sa peinture ne vaut pas la peine de l'être. Elle parle ensuite de l'art brut, dit qu'elle a vu une exposition de telles œuvres en Suisse et que l'on voit le travail qu'elles ont demandé. Je lui demande alors ce qu'elle pourrait «fignoler» sur sa peinture. Elle me donne quelques exemples, je la laisse de nouveau à son travail.
Je la retrouve quelques minutes avant le début du temps de parole.Je lui fais remarquer que les chiffres ont totalement disparu. A cela elle répond que c'est peut être parce qu’elle a pu « se défouler en les faisant» Nous échangeons quelques mots autour des modifications qu'elle a apportées. Elle dit avoir rajouté des lignes en plus d'avoir accentué quelques couleurs. Elle remarque que son travail ne porte plus l’asymétrie de ses travaux précédents. Elle y voit un motif floral avec une fleur centrale entourée de couleurs et de formes qui vont bien avec elle.
Je clôture la séance créative et ouvre celui de la parole qui glisse très rapidement vers les propos suivants.
Elle dit avoir été très gâtée par ses parents, qu'elle avait tout ce qu'elle voulait car elle faisait des scènes pour l'obtenir. Elle parle d'une carte postale qu'elle a écrite pour un enfant  et que cela était «ridicule» car l'enfant ne savait pas lire. Je n'ai pas résisté à lui dire  que les  parents de cet enfant pouvaient la lui lire. Dans le même mouvement elle se trouve «ridicule» d'avoir, il y a longtemps,écrit un poème pour sa grand mère qui venait de décéder et qu'elle avait déposé dans sa tombe avec une rose. Elle dit qu'elle avait un jour voulu passer du temps seule avec sa fille.
Pour cela elle avait déposé son fils de 6 mois chez la mère de son mari. La grand mère, en le changeant, lui  touchait le sexe, vision qui l'avait fortement perturbée. Elle ajoute que cette personne a fait des séjours à l’hôpital psychiatrique de Prémontré, qu'elle aurait eu des relations sexuelles problématiques. Elle  évoque également ce jour ou, étant peu mobile en raison d'un accident, elle avait demandé à son fils de se rapprocher d'elle parce qu’elle avait envie de lui  faire un câlin. Alors qu'elle avait la tête posé sur son épaule elle a vue une personne ( je ne sais plus qui)qui  les a vue. Elle c'est alors dit qu'elle faisait quelque chose de pas bien avec son fils ( Elle avait déjà, il y a longtemps,évoqué le fait que son mari voulait avoir des relations sexuelles devant une fenêtre et qu'ils pouvaient être vu par leurs enfants, elle si était opposée ).
Elle évoque,ce n'est pas la première fois, le jour ou, dans le cadre de l'obtention du BAFA, elle a «secoué» un enfant qui l'exaspérait et que suite à cela elle n'a pas eu son diplôme. Elle parle de son fils qui était considéré très intelligent par une maîtresse. Dominique dit alors avoir voulu regarder «son crayon» juste avant de corriger en disant «ses devoirs» pour vérifier les dires de la maîtresse. Elle dit aussi qu'elle n'a pu donner que de l'affection à ses enfants.
Elle évoque une peinture qu'une amie lui a envoyée. Elle l'a remerciée d'une lettre en lui disant qu'elle était très jolie en précisant que c’était l'avis «d'une fille de peintre». Elle a terminé ses propos en disant qu'il fallait qu'elle voit un médecin, qu'elle ne se sentait pas bien.Il m'a fallu réitérer à plusieurs reprises que la séance était terminée pour aujourd'hui.

Je suis ressorti de la séance avec un sentiment étrange.

D'habitude les propos de Dominique sont décousus et épars, comme éclatés, fragmentés, multiples dans les sujets qu'ils évoquent, comme ses nombreuses créations artistiques. Là ils m'ont semblé,peut être car émotionnellement  plus difficiles à entendre,  plus fluides, trouvant une cohérence dans le fait qu'ils  tournaient, tournoyaient  autour de quelque chose de commun, un quelque chose qui a à voir avec l'enfance,la sexualité, l'absence. Elle avait déjà évoqué le sujet de la sexualité ( jeu sexuel avec un cousin sous le regard d'un oncle, tendance homosexuelle, violence sexuelle conjugale....)mais de façon bien plus discrète et parcimonieuse, en le dissimulant dans un flot de sujets totalement différents.
Le flot de parole a  été soutenu, entrecoupé de «Je ne sais pas pourquoi je vous dis ça» au lieu de «  J'ai l'impression de dire n'importe quoi mais... ». J'ai le sentiment qu'elle se débarrasse de quelque chose mais aussi que ses dires sont comme des papillons de nuit tournoyant autour d'une lumière.
J'y retrouve aussi son décalage affectif quand elle qualifie de «ridicule»le fait d'avoir  fait des choses qui ne sont que poésies et signes d'une grande sensibilité. Il en faut de la sensibilité pour écrire une lettre à un enfant qui ne sait pas lire comme il en faut aussi pour écrire  un poème un être cher décédé, sa grand mère, et le jeter, avec une rose, dans sa tombe le jour de son enterrement.
Sur quelle autre rive du même fleuve se trouvait elle quand elle a dit avoir voulu vérifier l'intelligence de son fils en regardant son crayon tout en disant dans le même temps qu'elle avait   ressentit un malaise en voyant la grand mère de celui ci  lui toucher le sexe?

J'ai évoqué ces séances en supervision. En parlant de son œuvre, et de ce que j'avais entendu ,la troublante similitude  entre le thème floral de sa peinture, la fleurs qui est en son centre, et le vrai prénom de Dominique, que je dois préserver, m'a «sauté aux oreilles».

Le fait d'avoir inversé le temps de parole avec le temps de création est peut être en partie responsable de cette parole moins éparpillée comme de cette réalisation si proche de Dominique. Cette inversion a également eu pour conséquence de limiter  le temps de parole car sa fin était posé  par la fin de notre rencontre hebdomadaire. En effet il est arrivé à plusieurs reprises qu'il déborde sur le temps de création.
En tout cas il me semble que l'ensemble de tout ça, ça colle un peu.

Dans la lettre de remerciements qu'elle a rédigée pour  la personne  qui lui a offert  une peinture Dominique  a eu besoin de conforter son jugement sur l’œuvre en précisant que c'était « L'avis d'une fille de peintre», peintre qui est son père décédé.
Nous pouvons nous poser la question de savoir en quoi le fait d'être la fille d'un peintre lui permettrait de donner plus de «véracité» à son jugement sur une peinture. Cela peut relever de son habituel   manque d'assurance.
Cependant le fait que Dominique se donne, par  cette filiation, l'autorisation d'émettre un jugement de valeur semble plus envisageable.
«Je suis la fille d'un peintre donc je peux m'autoriser à émettre un avis sur une peinture» laisse en effet  entendre quelque chose de plus contigu  que «Je suis la fille d'un peintre donc je peux dire que cette œuvre est jolie».
Pour la première on peut lier l'autorisation qu'elle se donne  à une prédestination héréditaire, inéluctable comme  dans « Je suis la fille d'un malade donc je suis malade», «Je suis fille d'artiste donc artiste moi même et  ce titre m'autorise à».(Son père souffrait de troubles psychiques)
Pour la deuxième le lien entre « Je suis la fille d'un peintre » et «donc je peux me permettre de dire que cette œuvre est jolie» est plus distendu car historique comme pour « Je suis la fille d'un peintre donc mon père m'a initié à la peinture  donc j'aime la peinture donc j'ai une expérience et des connaissances dans ce domaine pour... »

Les structures des deux phrases se ressemblent dans la faille qui y est présente . Cependant la faille héréditaire supprime celle de l'historique dans le sens ou elle est entièrement subi. Reste à savoir ce qui relève du vécu et de l'héréditaire. Il y aura toujours la faille d'un non dit, d'un impossible à dire.

Beaucoup de propos de Dominique comporte cette faille qui laisse entendre de l'incohérence et elle  a très souvent  fait référence à son père artiste pour dévaloriser son travail au sein de l'atelier. C'est certainement pour cela que son  «C'est l'avis d'une fille de peintre»m'a mis la «puce à l'oreille»

Cette lettre de remerciement se rapproche  du poème qu'elle a écrit à sa grand mère décédée et à la carte postale destinée à l'enfant qui ne savait pas lire.
Dominique m'a dit avoir écrit à quelqu'un d'autre« c'est l'avis d'une fille de peintre»,elle a écrit et parlé au nom de son défunt père comme elle a écrit un poème et une carte postale à des personnes qui ne pouvaient pas les lire.  
«C'est l'avis d'une fille de peintre»  signe de façon artistique  l'absence de symbolisation du nom du père.
Par le biais d'une peinture elle parle en son nom, pour lui permettre de prendre sa parole. Dominique porte la faille constitutive à l'absence de son père. Pour la combler elle l'imagine à même de lui donner un pouvoir qu'il ne pouvait pas avoir de son vivant mais que sa mort lui donne, être.
Par là Dominique manifeste une impossibilité à faire avec la réalité car le « Nom du père » n'est pas symbolisé dans «l'avis d'une  fille de peintre».
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